En 2015, 5 346 femmes ont appelé le 115 de Paris

En 2015, 5 346 femmes ont appelé le 115 de Paris
Un manque de places spécifiques

Le 1er mars , le 115 de Paris a hébergé 425 femmes, dont 183 dans une structure ouverte dans le cadre du dispositif hivernal.

Cette nuit-là, 65 femmes sont restées sans hébergement.

Entre 2014 et 2015, le nombre moyen de demandes non pourvues pour chaque femme ayant émis une demande d’hébergement au 115 est en effet passé de 6.4 à 8.5, traduisant le manque de places dès lors que plus de femmes émettent une demande au 115.

En parallèle, le nombre de femmes se retrouvant à la rue explose. En 2015, 5 346 femmes ont émis une demande d’hébergement au 115 de Paris. 54,2% d’entre elles appelaient pour la première fois le numéro d’urgence, traduisant une recrudescence de femmes se retrouvant à la rue. Comme pour tous les publics, les parcours qui peuvent mener les femmes à la rue sont divers. 30,1% des appelantes au 115 de Paris déclarent se retrouver dans l’urgence suite à l’expulsion d’un tiers, 10% pour motifs familiaux.

Certaines d'entre elles témoignent.

"Ne pas perdre sa dignité"

Je suis tombée très bas. Mais ce n’est pas parce qu’on vit des moments difficiles qu’on doit perdre sa dignité.

 

Raconter ce qui m’est arrivé, ça ne me dérange pas. Au contraire. Ça peut servir de leçon : une femme dans la rue est en danger.
J’ai vécu une première période difficile en 1999, quand j’ai quitté le père de mon fils. Il avait 1 an à l’époque. Je me suis retrouvée à la rue avec lui. J’ai appelé le 115 et on a été hébergés tous les deux dans une chambre d’hôtel où on est restés deux mois, avant d’être orientés vers un CHRS*. Je crois qu’il y avait plus de places à l’époque qu’aujourd’hui. En six mois, j’ai retrouvé un travail comme conseillère immobilière, puis un appartement. J’étais repartie.
Ma vie a de nouveau déraillé le 25 décembre 2012. Depuis quelque temps, j’enchaînais les contrats d’intérim comme téléconseillère. Vingt et une heures ou vingt-cinq heures par-ci, par-là. Rien de stable. J’ai senti le vent tourner quand mon bail est arrivé à échéance et n’a pas été renouvelé. J’ai demandé au père de mon fils de le prendre avec lui. On en avait de toute façon déjà parlé parce que devenu adolescent, mon fils refusait mon autorité. J’ai dit à mon fils qu’il ne fallait pas qu’il s’inquiète, que j’allais m’arranger avec des amis, ce que j’ai fait. Mais les amis, aussi gentils soient-ils, au bout d’un moment, on sent bien qu’on finit par les déranger. Un mois plus tard, j’ai décidé d’appeler le 115 du 93, qui m’a trouvé un foyer.

 

Trente femmes dans 70 m2

En arrivant là, je me suis dit que j’allais sombrer. J’étais d’ailleurs déjà déprimée, au point qu’une psychiatre du foyer m’a prescrit des médicaments. Dans le foyer régnait une ambiance très communautaire, les femmes hébergées voulaient rester entre elles. Elles étaient sûrement aussi un peu jalouses parce que je percevais le RSA, alors qu’elles n’y avaient pas droit. Certaines venaient me réveiller pendant la nuit, juste pour m’ennuyer. D’autres étaient carrément violentes. J’en ai parlé aux éducatrices qui m’ont répondu qu’il fallait que j’apprenne à me défendre. J’ai préféré fuguer.
C’était l’été. Il faisait beau. J’ai commencé à vivre dehors. Porte de la Villette. Il y a pas mal de ressources dans le coin : des bains publics, les Restos du cœur, des endroits discrets dans le parc. Je n’avais pas envie de rappeler le 115 pour me retrouver dans un foyer. J’ai fini par trouver un lieu, une voiture abandonnée, dans laquelle je dormais, cachée sous des couvertures sur la banquette arrière. Pour pas être repérée, certains soirs, j’allais dormir dans le parc, derrière un buisson. Je pensais que cette deuxième planque était sûre, jusqu’au jour où trois jeunes ont débarqué. J’ai crié. Mais à cette heure et à cet endroit…

 

Au CHU Romain Rolland

Les trois semaines qui ont suivi, je suis restée tétanisée. Et puis je crois que j’ai eu peur que ça recommence. C’est ça qui m’a incitée à appeler le 115, et à attendre jusqu’à ce que quelqu’un me réponde et me propose une solution. On m’a orientée pour une nuit au centre d’hébergement Romain Rolland.
Quand je suis arrivée, j’ai tout de suite perçu que c’était différent du foyer où on m’avait envoyée dans le 93. Je me suis sentie rassurée. J’ai pu dormir. Le lendemain matin, une assistante sociale m’a reçue. On a discuté. J’étais au trente-sixième dessous. Elle n’a pas eu de mal à s’en rendre compte. Elle m’a dit qu’ils allaient renouveler ma place tous les soirs jusqu’à ce qu’une place en hébergement continu se libère. Je me suis sentie sauvée.
Après seulement quelques mois, je vais déjà mieux, même si par moment je me sens encore fragile. J’ai trouvé un vrai soutien. J’ai déjà eu quelques entretiens pour du travail. J’attends une réponse pour un CDI de téléconseillère chez un opérateur Internet. Si ça fonctionne, je sais que je pourrai retrouver un appartement, être indépendante, et jouer mon rôle de mère. Mon fils aura bientôt 18 ans. Nous pourrons nous voir tranquillement.
Ce qui m’est arrivé est une vraie leçon de vie, que je ne souhaite à personne mais qui permet de voir les choses autrement. Avant j’étais capricieuse, blasée. À l’avenir, chaque petit bonheur, je saurai l’apprécier.

"Le monde de la rue, c'est trop dur"

Le 115 je le connais depuis 1998. À l’époque quand on appelait c’était direct 6 mois d’hôtel. J’aime pas la vie en collectivité. Au centre à côté de la place de Clichy, Saint Pétersbourg, j’étais bien, j’avais ma chambre individuelle, c’est le centre que j’ai préféré. Tout allait bien jusqu’à mon accident, j’ai tapé dans une voiture avec le pied, j’ai eu un plâtre, et des béquilles pendant des mois. Aujourd’hui j’ai perdu les béquilles, et la rééducation je la fais toute seule. Après l’accident ils m’ont envoyée en lits infirmiers, mais je supporte pas les lits infirmiers, y’a trop de contraintes, surtout avec les horaires.
Je suis une enfant de la DASS. J’ai grandi en famille d’accueil, et mes 6 enfants ils sont en famille d’accueil eux aussi. Je viens du Nord, ils sont tous là-bas, et ils ont tous des prénoms arabes. Ma mère s’est mise avec un Polonais alors j’ai un nom polonais, mais tous mes enfants ont un prénom arabe. Avec le nom polonais ça fait un drôle de mélange.

 

L’aînée je l’ai eue j’avais 18 ans. J’étais trop jeune. Younes le dernier il a 2 ans et demi, il est dans une famille d’accueil, son père vient le voir, il vient avec ses jumeaux. Maman, papa, Younes il comprend rien.
Le monde de la rue c’est trop dur. Ils profitent trop des femmes. Quand je dors dehors je me mets un carton sur la tête, pour qu’on voie pas que je suis une femme.
Les hommes que j’ai eus ils sont tous violents. La balafre là tu la vois ? C’est mon ex qui me l’a faite. Aujourd’hui il dort chez sa copine, à quelques pas du passage où moi je dors dehors à côté d’un clochard.

 

Le 3 septembre, j’ai rendez-vous à Fernand Widal, je vais voir pour une cure. J’ai envie de me soigner, aujourd’hui je mange rien, je pèse 46 kilos, ça va pas du tout. Y a trop d’alcool dans la rue, mais après quand tu sors la cure qu’est-ce qui se passe ? Quand tu sors c’est la même merde.
Les assistantes sociales je leur demande rien. A l’ESI de République je les adore, j’y vais tous les jours, je bois ma bière sur les marches, mais en 5 ans ils n’ont rien fait pour moi. Demain ils vont à la mer, en Bretagne. Ils m’ont dit « viens Nathalie, tu donnes juste 1€ et tu viens », mais j’ai pas voulu.
Les maraudes elles m’ont dit de faire une demande à la Cotorep, mais avec ça je vais perdre la CMU et mon pass Navigo, et puis faut attendre 8 mois. Je peux pas bien marcher avec ma jambe, comment je ferais sans mon pass Navigo ?

"Comment peut-on laisser les femmes dormir dehors ?"

Depuis mon arrivée en France, je raconte mon histoire en boucle. Au 115, aux assistantes sociales, aux bénévoles des associations, chaque fois il faut tout recommencer, parler, raconter encore et encore. Quand il fallait rappeler après 22h le 115 pour la 3ème fois de la journée, je n’avais plus la force de parler. Heureusement au 115 la nuit ils connaissent cette fatigue-là, et ils se gardent de poser trop de questions.
Je suis arrivée en France en février 2014. J’ai quitté le Maroc avec quelques économies, mais à 50 € la nuit d’hôtel je n’ai pas pu tenir plus d’un mois. Un ami m’a laissée dormir un temps chez lui, à même le sol dans son petit studio, mais au bout d’un moment la promiscuité et les situations pénibles de dépendance ont leurs limites. Mon ami m’a demandé de partir en me donnant les clés d’une petite fourgonnette garée dans une ruelle de Montreuil. J’attendais que la nuit soit parfaitement calme pour me glisser dans le véhicule. A 3 heures du matin je m’installais pour aller dormir, emmitouflée qu’on ne puisse pas deviner que je suis une femme. Un jour la police est venue emmener la fourgonnette mal garée à la fourrière.

 

L'expérience du 115

Dans un marché de Montreuil, une compatriote m’a conseillé d’appeler le 115. Je connaissais quelques associations mais je n’avais jamais entendu parler du 115. La première fois que j’ai appelé j’étais au Mac Do pour avoir chaud, il était environ 11h. J’ai raconté mon histoire, on m’a demandé de rappeler le soir, et vers 22h le 115 m’a donné l’adresse d’un centre d’hébergement d’urgence. J’ai trouvé la structure très grande et impressionnante, mais le personnel m’a fait bon. Malgré mon inquiétude je ne pensais finalement qu’à dormir. Pendant un certain temps, j’ai tourné sur les différents centres d’hébergement d’urgence du 115. Le personnel m’a toujours bien accueillie, me montrant où manger, m’orientant pour mes démarches, me proposant de rencontrer le matin un travailleur social. Chaque matin j’appelais à 6h, et au bout d’un mois j’ai compris le fonctionnement : appeler le matin vers 6h30, puis le soir à 18h50 pour avoir quelqu’un à 19h15, et parfois rappeler à 22h quand rien n’était disponible 2 heures plus tôt.  
Il est arrivé qu’il n’y ait pas de place au 115. Une nuit une équipe de maraude est passée me voir : les deux hommes à côté de moi ont trouvé une place, alors qu’il n’y avait rien pour les femmes. Comment peut-on laisser dehors les femmes ? Ces nuits-là, je les ai passées dans les couloirs des urgences des hôpitaux, chassée de l’un pour tenter ma chance dans un autre.

 

Tourner la page

L’ouverture de Romain Rolland m’a permis de tourner la page de cette période d’errance.
Aujourd’hui j’ai 35 ans et je compte pleinement profiter de la vie. Je suis titulaire d’un DEA en droit marocain, je veux m’inscrire en licence pour me spécialiser dans le droit des immigrés. Je travaille déjà comme bénévole à l’association Tous contre l’oubli. Pendant 9 ans j’ai été assistante de direction auprès de grandes multinationales à Rabbat, jusqu’à ce que je sois chassée de l’endroit où je vivais. Je suis orpheline depuis l’enfance, je vivais chez la sœur de ma grand-mère jusqu’au décès de celle-ci, puis les héritiers légaux m’ont chassée, et les prix des loyers sont tels dans les grandes villes marocaines qu’il est très difficile de se loger pour une personne isolée. Le loyer d’un petit 2 pièces coûte à peu près 180 € ; avec un salaire moyen de 250 € les loyers sont finalement aussi chers qu’à Paris, voire même plus.
Ici je n’ai aucune ressource. De temps en temps je participe à un test consommateurs et ressors avec un chèque cadeau. J’ai tenté de faire quelques ménages, je me suis présentée à des entretiens pour m’entendre formuler des propositions indécentes, et quand j’ai pu travailler je n’ai pas été payée.

 

Comme beaucoup je suis venue en France en imaginant trouver le paradis. Puisque tout le monde le dit, comment ne pas y croire ? Au bled c’est honteux de raconter qu’on vit mal en France, c’est un tabou d’avouer qu’on a dormi dehors. Chacun cherche à impressionner l’autre, et quand certains racontent qu’ils ont galéré, mais qu’ils ont fini par s’en sortir, ils laissent l’espoir intact. C’était impossible d’imaginer que la vie pouvait être aussi dure. Il n’y a que l’expérience de la souffrance pour la comprendre. Si je rentrais au Maroc je ne raconterais pas ce que j’ai vécu ici. Jamais je n’aurais imaginé tomber dans cette situation, et jamais je ne voudrais l’évoquer devant mes proches. »

"La peur d'être agressée"

J’ai perdu mon appartement à Caen après mon licenciement. Sur un coup de tête j’ai décidé de venir à Paris. Je ne savais plus quoi faire. J’ai payé un temps l’hôtel, puis je me suis retrouvée dehors.
Je ne saurais pas dire exactement à quel moment, j’ai perdu la notion des dates à partir de ce moment-là. Je suis restée près de cinq ans à la gare Saint Lazare. Des femmes venaient me voir, des femmes du quartier sans doute, elles me posaient des questions, s’indignaient, mais aucune ne proposait d’aide. Au bout d’un certain temps j’ai changé d’adresse, je suis allée sur une bouche de chauffage du côté de la mairie de Clichy. En restant trop longtemps au même endroit j’avais peur d’être agressée.

 

Se cacher

À l’époque je disais toujours non aux maraudes du Samusocial quand je les voyais. Je ne fréquentais aucun accueil de jour. J’utilisais les toilettes publiques pour me laver, mais ça coûtait 1€ à l’époque. J’étais très solitaire et isolée. Quand on me proposait de l’aide je refusais, par fierté et puis parce que je n’avais pas envie d’aller vivre en collectivité. Je n’avais pas de ressources, je ne faisais pas la manche mais les gens me donnaient entre 2 et 10 € par jour. Dans la rue je souffrais beaucoup, surtout de la pluie, je me couvrais la tête avec un sac plastique les jours de pluie. J’ai accepté l’aide du Samusocial après une hospitalisation. Je ne me voyais plus revenir dehors après mon séjour à l’hôpital. Au début la vie au Samusocial était difficile, notamment quand on me demandait de parler de ma vie à la rue, de mon parcours. Aujourd’hui je n’en parle qu’au sein du Samusocial et aux psychologues, mais pas en dehors. Une femme à la rue c’est difficile à accepter pour les gens, j’ai peur de la mauvaise réputation. Un homme à la rue c’est mieux accepté par la société.

 

En lits infirmiers d’abord puis au LAM. J’ai pu refaire mes dents qui s’étaient cassées quand j’étais dehors, et un régime. En arrivant au Samusocial je pesais 126 kilos, aujourd’hui 85. J’étais étonnée que la vie dans la rue ne me fasse pas maigrir, mais l’alimentation est tellement mauvaise que je n’ai pas perdu de poids. »

Les gens me déconseillaient d'appeler le 115, me disant qu'on mélangeait tout le monde"

Je suis dans une situation difficile depuis mon divorce en 2013. J’ai dormi dehors pendant près de deux ans, chez des copines, des Zaïroises, des Nigérianes, des Guinéennes, à l’aéroport Charles-de-Gaulle, à l’hôpital Saint Joseph, dans le métro, en squat, mais jamais sur le trottoir, j’avais trop peur.

 

Se débrouiller toute seule

Quand tu es une femme dehors tu te caches, moi je ne vais pas m’exposer. A l’aéroport je me mettais dans la salle d’attente, la police passait parfois me demander ce que je faisais là, je disais que je n’avais pas où dormir, où que j’attendais ma famille. La journée je me promenais dans un centre commercial, j’essayais de gérer seule mon problème. Les gens me déconseillaient d’appeler le 115, me disant qu’on mélangeait tout le monde. En avril 2015 j’ai malgré tout appelé. J’ai eu mal aux oreilles à force d’attendre au téléphone. Pendant deux semaines j’ai passé quelques nuits en centre d’hébergement d’urgence et dehors. Une nuit on m’a envoyée dans un centre où j’étais dans une chambre avec huit autres femmes, c’était très sale, j’ai eu très peur.

 

Un jour j’ai croisé un monsieur à Montreuil, il a vu que j’essayais d’appeler le 115 sans succès, il a eu pitié et m’a proposé de venir chez lui, il vivait avec sa famille donc j’ai accepté. On n’a pas dormi ni l’un ni l’autre, j’avais peur de lui et lui de moi.
Un jour j’ai rencontré l’assistante sociale du centre Romain Rolland le matin après une nuit d’hébergement, elle m’a proposé une place en continuité.
Tout ce que j’ai connu en France, la vie dehors, ce n’est rien à côté de mes souffrances en Guinée. J’ai été mariée de force par ma famille à 13 ans. Dès le premier jour de mon mariage j’étais enceinte. Mes parents ont tout fait pour marier ma fille mais j’ai résisté, j’ai tout fait pour qu’elle ne soit pas comme moi. Ils ont même voulu nous empoisonner. Ma fille est en Afrique, elle a vingt ans aujourd’hui, elle étudie les relations internationales à l’université, moi je n’ai jamais été à l’école.
Aujourd’hui je me débrouille, je cherche du travail. En ce moment je multiplie les petites missions d’intérim dans le nettoyage. »