Vies et voix

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Vies et voix

Témoignages de personnes hébergées

Faire entendre sa voix, dans l’espoir d'aider d’autres femmes

Depuis son arrivée en France, Fatima raconte son histoire en boucle. Au 115, aux assistantes sociales, aux bénévoles des associations, chaque fois il faut tout recommencer, parler, raconter encore et encore.

 

Quand il fallait rappeler après 22h le 115 pour la 3ème fois de la journée, Fatima n’avait plus la force de parler. Heureusement les écoutants de nuit connaissent bien cette fatigue-là, et quand ils entendent ces accents de l’épuisement dans le combiné, ils se gardent bien de poser trop de questions.

Aujourd’hui Fatima est reposée. Depuis une dizaine de jours la vie est plus facile pour elle, car avec l’ouverture du centre Romain Rolland elle a tous les soirs une place pour y dormir, et souvent même dans des chambres simples. Dans ces conditions Fatima peut se sentir le courage de raconter une nouvelle fois son parcours, de faire entendre sa voix pour témoigner, dans l’espoir que son récit puisse aider d’autres femmes.

 

Fatima est arrivée en France il y a 5 mois, en février. Elle a quitté le Maroc avec quelques économies, mais à 50 € la nuit d’hôtel elle n’a pas pu tenir plus d’un mois. Un ami qu’elle connaissait surtout pour s’être entretenue par téléphone avant de venir à Paris l’a laissée dormir un temps chez lui, à même le sol dans son petit studio, mais au bout d’un moment la promiscuité et les situations pénibles de dépendance ont leurs limites. L’ami lui a demandé de partir en lui donnant les clés d’une petite fourgonnette qu’il tenait garée dans une ruelle de Montreuil. Fatima attendait que la nuit soit parfaitement calme pour se glisser dans le véhicule. A 3 heures du matin elle s’installait pour aller dormir, emmitouflée de telle sorte qu’aucun passant tardif ne puisse deviner une forme féminine en regardant par la vitre du véhicule. Et puis un jour la police est venue emmener la fourgonnette mal garée à la fourrière. La solution fragile que Fatima avait bricolée pour échapper au bitume s’est évanouie.

 

Dans un marché de Montreuil, une compatriote bienveillante lui a conseillé d’appeler le 115, évoquant des possibilités d’hébergement. Fatima connaissait quelques associations où elle avait pu laisser ses affaires, mais elle n’avait jamais entendu parler du 115. Faute de solution alternative, convaincue qu’elle ne pouvait connaître pire situation, Fatima a appelé pour la première fois il y a un peu plus de trois mois. Ce matin-là elle était au Mac Do pour avoir chaud, il était environ 11h. Elle a raconté son histoire, on lui a demandé de rappeler le soir, et vers 22h le 115 lui a donné l’adresse de la Caserne de Reuilly en indiquant qu’elle pouvait passer une nuit là-bas. Fatima se souvient avoir trouvé la structure très grande et impressionnante, mais la fatigue et le bon accueil du personnel lui ont facilité les choses. Malgré son inquiétude elle ne pensait finalement qu’à dormir et se reposer. Pendant un certain temps, Fatima a tourné sur les différents centres d’hébergement d’urgence du 115 : Mouzaia, la caserne de Reuilly, Blanche, Jean Rostand. Le personnel des différents centres l’a toujours bien accueillie, lui montrant systématiquement où manger, l’orientant pour ses démarches, lui proposant de rencontrer le matin un travailleur social. Chaque matin Fatima appelait à 6h, et au bout d’un mois elle a compris le fonctionnement : appeler le matin vers 6h30, puis le soir à 18h50 pour avoir quelqu’un à 19h15, et parfois rappeler à 22h quand rien n’était disponible 2 heures plus tôt. 

 

Un matin en sortant du centre J. Rostand elle est tombée sur le 115 du 94. Inquiète à l’idée d’avoir raté le coche de l’appel du matin pour parler au 115 de Paris, elle est retournée voir l’assistante sociale du centre qui a appelé pour elle, et lui a permis d’avoir une semaine à la Halte Hôtel. Fatima ne souhaite pas s’étendre davantage sur cette semaine d’hôtel. Elle se contente de dire que les foyers lui ont paru bien mieux.

Il est arrivé qu’il n’y ait pas de place au 115, notamment après ce passage par l’hôtel à la suite duquel elle a passé trois nuits dehors. L’indignation revient au souvenir de cette nuit où une équipe de maraude est passée la voir : comment comprendre que les deux hommes à côté d’elle aient trouvé une place, alors qu’il n’y avait pas la moindre place pour les femmes ? Comment comprendre qu’on puisse laisser dehors les femmes et permettre aux hommes de trouver un abri où dormir ? Ces nuits-là, Fatima les a passées dans les couloirs des urgences des hôpitaux, chassée de l’un pour tenter sa chance dans un autre.

L’ouverture de Romain Rolland a permis de tourner la page de cette période d’errance d’un centre à l’autre ou d’un centre à la rue. Fatima a pu souffler, elle apprécie le lieu où elle peut se reposer pleinement, appréciant à sa juste valeur l’effort que le 115 a fait là pour accueillir les hommes comme les femmes. Récemment elle a eu un entretien avec l’assistante sociale du centre pour se stabiliser sur la structure, et depuis elle croise les doigts en attendant de savoir ce qu’on a décidé pour elle.

 

Aujourd’hui Fatima a 35 ans et compte pleinement profiter de cette vie. Titulaire d’un DEA en droit marocain, elle cherche à s’inscrire en licence à Paris pour acquérir un diplôme français et se spécialiser dans le droit des immigrés. Elle va commencer prochainement à se former en travaillant comme bénévole à l’association Tous contre l’oubli. Pendant 9 ans elle a été assistante de direction auprès de grandes multinationales à Rabbat, jusqu’à ce qu’elle soit chassée de l’endroit où elle vivait. Orpheline depuis l’enfance, Fatima vivait chez la sœur de sa grand-mère jusqu’au décès de celle-ci, puis les héritiers légaux l’ont chassée, et les prix des loyers sont tels dans les grandes villes marocaines qu’il est très difficile de se loger pour une personne isolée. Le loyer d’un petit 2 pièces coûte à peu près 180 € ; avec un salaire moyen de 250 € les loyers sont finalement aussi chers qu’à Paris, voire même plus.

Ici Fatima n’a aucune ressource. De temps en temps elle participe à un test consommateurs et ressort avec un chèque cadeau. Elle a tenté de faire quelques ménages, s’est présentée à des entretiens pour s’entendre formuler des propositions indécentes, et quand elle a pu travailler, elle n’a pas toujours été payée.

Comme beaucoup, Fatima est venue en France en imaginant trouver le paradis. Puisque tout le monde le dit, comment ne pas y croire ? Au bled il est honteux de raconter qu’on vit mal en France, c’est un tabou d’avouer qu’on a dormi dehors. Chacun cherche à impressionner l’autre, et quand certains racontent qu’ils ont galéré, mais qu’ils ont fini par s’en sortir, ils laissent l’espoir intact. Il était impossible de s’imaginer que la vie pouvait être aussi dure, et même en entendant quelques échos de cette souffrance elle paraissait très vague. Seule l’expérience de la souffrance permet de la comprendre. Si elle rentrait au Maroc, Fatima elle-même ne raconterait pas ce qu’elle a vécu ici. S’il fallait prévenir une amie cherchant à partir à son tour, elle inventerait un personnage imaginaire pour éviter de parler de son parcours personnel. Jamais elle n’aurait imaginé tomber dans cette situation, et jamais elle ne voudrait l’évoquer devant ses proches. Elle craindrait de tomber dans une nostalgie noire si elle avait à remettre à la surface un tel vécu.

"Chaîne-machette" dans les rues de Bruxelles

Alors vous voulez savoir la vie à Bruxelles ?

 

J’avais mon travail comme indépendant bûcheron de 94 à 98 puis ça a commencé à galérer, j’ai commencé à plus payer mon logement, puis je me suis fait virer, j’avais un peu d’argent encore, mais je faisais des grosses sorties, puis j’ai connu la rue à Bruxelles avec sac à dos, la rue, les squats, faire la manche aussi. Tu sais jamais où dormir.

 

Vous n’aviez pas d’indemnités chômage ?

Si pendant tout ce temps, j’ai touché mes indemnités chômage au moins 10 ans. Tu dois te présenter tous les 3 mois au service de l’emploi, et tes indemnités sont reconduites, mais il suffit que tu rates 2 rendez-vous pour qu’ils te coupent tout.  

Mais quand t’es à la rue, trouver un logement ou un centre c’est pas évident. J’avais trouvé un logement en 99, c’était aux Petits Riens, un foyer un peu comme Jacomet où je suis aujourd’hui.  Je payais une indemnité avec mon allocation, mais je suis rentré plusieurs fois dans des états pas bien, à cette époque j’étais fort bagarreur, je me suis fait virer après 3 mois, et c’est là que j’ai connu vraiment la rue à Bruxelles.

Je me suis retrouvé dans la rue, je faisais la manche parce que malgré mes indemnités j’arrivais pas à finir le mois, et puis j’ai connu des squats. Les squats c’est pas évident, tu te retrouves à 2, 3, 4, y’a des choses qui se passent bien et puis ça part en sucettes, je suis retourné dormir dans la rue, près de la gare centrale.

Après j’ai trouvé un autre squat, là aussi j’ai ramené des gens pour dormir, et puis ça s’est mal passé, et un jour en plein hiver en 2000 on s’est fait jeter à 17h. Ils ont tout fermé, on a pris toutes nos affaires, y’avait plus moyen d’entrer, puis c’était la rue, faire la manche, manger quand on pouvait manger, et puis ça tournait souvent en bagarres. En 2000 c’était rock’n roll, je me suis embrouillé pas mal de fois.

A Bruxelles c’était chaîne machette.

Je touchais toujours mes indemnités, mais quand t’es à la rue tu claques, tu bois, et quand t’as plus de sous tu refais la manche. On était à 2 ou 3, près de la gare centrale. On faisait la manche dès le matin, on arrêtait vers 11h, après 13h on recommençait jusque 23h. On partageait toute la thune, on buvait, on foutait la merde, j’ai retourné Bruxelles, je l’avoue.

Puis j’ai connu la mère de mon fils en 2001, j’avais trouvé un truc du côté des Ardennes, c’était un hôtel, une dame qui avait vu une émission sur le Samusocial à Bruxelles et qui proposait des chambres dans son hôtel, y’avait plus aucun touriste dedans. J’ai rencontré la mère de mon fils dans cet hôtel, c’est parti en cacahouètes, et je suis reparti à Bruxelles où c’était galère, galère, galère.

 

A la rue à Bruxelles vous aviez un équivalent du 115 ?

Oui, en hiver tu téléphonais, fallait attendre 15 min 1 heure à la cabine, puis ils venaient te chercher en camion, ils te prenaient, ils te conduisaient dans un hôpital militaire, mais t’étais jamais sûr d’avoir de la place. Ce qu’était bie

n à Bruxelles c’est que quand y’avait pas de place ils ouvraient des stations de métro désaffectées pour l’hiver, on allait dormir là quand il faisait vraiment froid. Et le matin à 07h c’était reparti pour toute la journée.

 

Dans la rue vous voyiez une assistante sociale pour essayer mettre en place des choses ?

Si mais quand tu demandais quelque chose fallait attendre, attendre, à la longue j’en ai eu marre, j’ai tout envoyer balader.

J’avais pas trop la patience à l’époque. Maintenant j’essaye d’avoir la patience mais des fois c’est très très dur. Comme ici je fais des démarches, mais ça se tire en longueur.

Là-bas quand t’as plus du tout d’argent le service social te donne une aide. Une fois j’avais raté mon rendez-vous au Pôle Emploi, ils m’ont sucré mes indemnités pendant 2 mois, alors je suis allé au CPAS de la Rue Haute où j’étais domicilié, ils m’ont donné des aides par semaine, 80 €, c’est une aide quand t’as vraiment rien, équivalent au RSA mais remboursable.

 

Dans la rue y’avait des maraudes à Bruxelles ?

Oui ils passaient dans les gares, ils donnaient des repas, mais que l’hiver. A la gare centrale y’avaient des avocats qui venaient, et puis le STIP des bus, et puis une autre association. Ils passaient ils donnaient des repas, mais t’avais des files avec une attente d’une heure, 1h30 pour avoir un repas, et là ça partait parfois en sucette. 2 ou 3 fois c’est parti en bagarre méchant, ils te poussaient, tout ça pour avoir un repas.

A Bruxelles comme à Paris, quand t’es à la rue t’es tous les jours sur le qui-vive.

L’été les maraudes elles passaient sans doute, mais moi je restais pas à Bruxelles, je montais à la côte quand je touchais mon chômage. L’été tu pouvais appeler un numéro d’urgence comme le 115, ils passaient très tard vers minuit 1h, pour te donner une soupe, mais y’avait pas vraiment de place dans les foyers d’urgence.

 

En 2007 j’ai pris la décision de partir, et je me suis fait dépouiller en arrivant à Paris.

 

Il y a plus de choses ici pour aider les personnes dans la galère ?

Oui largement. Sur Paris y’a plus de places d’hébergement. Les camions qui passent ils te donnent des duvets, des couvertures, à Bruxelles ils donnaient pas tout ça. Y avait pas d’équivalent de lieu comme l’ESI, juste un centre social où tu pouvais prendre un café, rencontrer une AS, c’est eux qui m’avaient trouvé une place aux Petits Riens. Je prenais ma douche dans un centre près de la gare du Midi, fallait prendre un ticket le matin à 08h, puis t’attendais l’ouverture jusqu’à 09h, tu prenais la douche, ils lavaient ton linge, ils te donnaient un café en attendant. Y’a pas des bains douches comme ici à Paris.  

En France j’ai fait un peu la route, je suis allé à Perpignan, là-bas la nuit on dormait dans un centre, le matin fallait sortir. A Perpignan, Carcassonne, Avignon y’a des aides, tu peux laver tes affaires dans un centre, ils te donnent à manger. Par contre je suis descendu à la frontière espagnole, et là y’avait rien.

Ici je suis au foyer Jacomet, je souhaite qu’une chose c’est qu’on me réponde pour le boulot et pour le RSA, après on verra.

 

 

Vivre à l'hôtel avec 6 enfants

Nous sommes partis du Pakistan début 2011 avec un visa Schengen de 1 an, moi, ma femme, et mes 4 enfants. Nous sommes ourdous. Nous voulions nous installer dans un pays stable.

 

Nous venons de Karachi, c’est une ville très dure où les rebelles font un vrai racket sur les habitants. J’étais représentant de laboratoires pour des médicaments, ma femme s’occupait des enfants. Elle est tombée malade psychologiquement à force de vivre dans ce climat de menaces permanentes. Si on refuse d’obéir aux rebelles c’est dangereux, à Karachi l’État n’est pas du tout présent pour nous protéger de ce business, la police est totalement corrompue, et les militaires n’interviennent pas. Il y a eu plusieurs accidents suite à des problèmes d’argent. Des personnes que nous connaissions ont été tuées parce qu’elles ne pouvaient pas payer, il y a des mois où les rentrées d’argent sont aléatoires. Parfois quelques rebelles sont attrapés et jugés, mais tout le monde a trop peur pour témoigner contre eux, et ils ne sont jamais condamnés. La population est terrifiée par la crainte des représailles.

 

J’ai 45 ans, je suis un homme âgé, j’ai pensé qu’il n’y avait pas d’avenir pour moi ni même pour mes enfants au Pakistan. Soit mes enfants restaient dans une situation précaire soit ils passaient du côté des rebelles. Ma femme est très fragile, très stressée, elle prend des traitements pour dormir mais elle ne reçoit pas vraiment de soin. Elle a des crises, elle n’arrive plus à respirer, elle a mal partout.

 

Nous sommes partis pour l’Italie. On est arrivé à Brescia près de Milan, et un mois plus tard ma femme est tombée malade. On est allé chez le médecin qui a dit que les antidouleurs qu’on lui donnait calmaient mais ne soignaient pas. Un psychiatre a confirmé qu’il s’agissait de troubles psychologiques importants, une maladie liée à l’angoisse, sans préciser quelle maladie. On est resté 5 ou 6 mois en Italie, on était hébergé par une connaissance, on mangeait avec elle, on avait encore un peu d’argent qui nous restait des 10 000€ amenés du Pakistan. En Italie nous étions trop isolés, je connaissais quelqu’un à Meaux qui a promis de nous aider et de me trouver du travail. Nous sommes arrivés à Meaux le 10 août 2011, et nous avons d’abord vécu chez lui. Ma femme était enceinte, elle allait à l’hôpital de Meaux où les psychiatres lui ont prescrit un traitement après l’accouchement. Moi je faisais quelques petits boulots, notamment dans le déménagement, je gagnais juste assez pour nourrir ma famille. Au bout de 5 mois mon ami nous a demandé de partir.

 

J’avais rencontré une femme pakistanaise. Elle devait rentrer au pays et cherchait une solution pour garder ses enfants. On a convenu avec elle d’habiter dans son appartement, de lui garder les enfants, et qu’elle nous préviendrait 15 jours avant son retour pour nous laisser le temps de trouver une solution. Un jour la femme est rentrée sans nous avertir. Je suis rentré à la maison et j’ai trouvé mes deux enfants les plus jeunes dehors, toutes nos affaires sur le palier. Par contre la femme a gardé le sac qui contenait nos papiers et nos passeports, et elle nous a fait du chantage : il fallait payer 1000€ pour qu’elle nous rende notre sac. J’ai été voir la police mais la police a refusé de nous aider, on a juste enregistré une main-courante. J’ai rappelé de nombreuses fois ça n’a rien changé, je n’ai jamais pu récupérer nos papiers ni l’argent dans le sac. Après ça j’ai loué une petite chambre dans l’appartement d’une connaissance pour 300€ par mois, en 2011-2012 j’avais du travail presque tous les jours. Entre temps nous avons eu notre sixième enfant qui est né à Lariboisière.

 

Quand j’ai perdu la chambre je suis allé au CAMRES sur les conseils d’un Afghan que j’avais rencontré. L’assistance sociale du CAMRES a appelé le 115. Je ne connaissais pas ce numéro.

 

Ma femme est toujours soignée à Meaux, mais le problème c’est que nous n’avons pas d’AME. Nous avions fait une demande mais la femme malhonnête qui nous a hébergés a gardé notre courrier. J’ai fait une nouvelle demande à Paris en mai, j’attends toujours la réponse, nous sommes domiciliés à Inser Asaf. Le problème c’est d’acheter les médicaments pour ma femme. D’ici 2 jours si j’ai assez d’argent je pourrai récupérer tout ce qui est prescrit dans son ordonnance, il y en a bien pour 100€. L’autre jour l’un des enfants était malade, je l’ai emmené à Robert Debré et maintenant j’ai une nouvelle facture sur les bras. Les PASS c’est bien mais il n’y a pas toujours d’assistante sociale pour faire une carte, et comment faire pour y aller ? Il faut arriver à 7h vu le monde, attendre toute la journée, et je risque de perdre mon travail. Ma femme elle ne parle pas français, et si elle se déplace il faut qu’elle se déplace avec les 6 enfants. Comme on n’a pas de titres de transport les amendes s’accumulent.

 

Dans l’hôtel tout se passe bien, j’y suis depuis mai, mais le problème c’est pour manger. Il n’y a pas de cuisine. J’achète des croissants, des pains au chocolat et du lait. Il nous faut 6 litres de lait par jour, je prends du bon lait, le Grandlait. Parfois du riz qu’on fait cuire au micro-onde mais c’est mal préparé. Parfois je peux aller préparer quelque chose à manger chez un ami. Le problème ici avec le micro-ondes, c’est qu’il n’y en a que 2 pour tout le monde. Depuis un moment l’un des 2 est cassé, alors tout le monde fait la queue pour un seul micro-ondes, et il faut attendre 2 bonnes heures. On peut accéder au four entre 18h et 21h, c’est trop compliqué. On mange beaucoup de sandwichs, les enfants aiment le kebab mais c’est cher, on s’offre ça une fois par mois.

Il faut que je vous explique une chose très importante : il y a beaucoup de cultures différentes en France, et parfois ça occasionne des conflits et des jalousies. La première nuit que nous avons passée à l’hôtel je suis parti le matin à 6h travailler. A 7h ma femme a quitté la chambre avec les enfants pour aller acheter à manger, puisque les enfants ne doivent pas rester seuls dans la chambre. Une femme de ménage est venue, elle n’a trouvé personne, nous avions rangé derrière nous car nous sommes bien éduqués. Sans rien chercher à savoir la femme de chambre a dit que nous n’avions pas dormi là. Pourquoi a-t-elle fait ça ? Par racisme ? Par jalousie ? Je ne sais pas, mais le 115 a arrêté l’hôtel, j’ai dû partir avec toutes mes affaires, j’avais mon nouveau-né dans les bras et une valise très lourde, j’ai fait une chute et le nouveau-né s’est cassé le poignet, aujourd’hui il a encore mal. Pendant 9 jours nous n’avons pas eu d’hôtel. Nous étions dehors, la nuit à l’hôpital Robert Debré ou Tenon, assis à l’accueil, et toute la journée au CAMRES. Au bout de 9 jours nous sommes retournés à l’hôtel.

 

Avec les enfants, on reste ensemble dans la chambre parfois, pendant l’année ils vont à l’école, c’est dans le 19ème. Pendant les vacances je leur donne des cours de français et de mathématiques quand je ne travaille pas. De temps en temps ils vont au parc, mais il n’y a pas un vrai espace pour jouer, la plupart du temps les enfants restent ici, on parle et on avance dans les études. Un gros problème aussi c’est le linge. Ma femme est obligée de tout laver à la main, et avec les 6 enfants elle a les mains très abîmées.

Samira

Moi je travaille sur le trottoir depuis 20 ans. Depuis plus de 15 jours j’ai arrêté, ça me plaît plus. J’ai pas de maison, je prends les médicaments.

 

Je suis tunisienne, ça fait un an que je suis en France, avant pendant 20 ans j’étais en Italie, à Napoli. Là-bas je travaillais bien, j’avais un appartement pas cher pour 300€, je travaillais dans le centre-ville. La vie elle était bien, mais il m’est arrivé le choc de la maladie. Le virus m’a bloqué la vie, le cerveau. En Italie je pouvais avoir des papiers, mais c’était trop cher, et ils t’aident pas pour payer les papiers. Pour se soigner aussi c’est possible là-bas. Ils donnent les médicaments mais ils prennent pas soin de nous. Ici il y a l’assistante sociale, on peut voir un médecin généraliste, je vais à l’hôpital Bichat, je suis bien soignée.

 

Pour venir ici depuis Napoli j’ai pris le train. Je suis arrivée en septembre 2013. J’avais 300€ pour me débrouiller. En 1 semaine l’argent c’est fini, j’ai payé l’hôtel à 40€ la nuit. J’ai cherché le travail mais personne ne veut me faire travailler, parce que je suis trans et j’ai pas les papiers. J’ai jamais pensé venir ici pour faire le trottoir, mais j’avais pas le choix. J’avais plus d’argent alors j’ai demandé à un Arabe où sont les travestis, il m’a indiqué la place de Clichy. Là-bas il y a des travestis sud-américains dans les bars. Ils m’ont dit « viens travailler dans le bois de Boulogne », mais ils me laissent pas à côté d’eux dans le bois, ils m’ont envoyée loin.

 

Le travail dans le bois c’était une douleur, beaucoup de froid. Parfois je dormais chez les clients, mais en fait je dormais pas parce que je devais leur faire des choses toute la nuit, parfois je dormais à l’hôtel, et parfois dehors, avec mon sac de couchage qui est tout sale. Ça pendant 10 mois. Il n’y avait pas beaucoup de clients, souvent de la violence, surtout quand je demandais mon argent. Les travestis elles m’avait indiqué une association qui s’occupe des trans qui sont malades. Il y a beaucoup de travestis sud-américains qui sont malades. Le préservatif il se casse souvent pendant le travail. Moi ça m’est arrivé beaucoup de fois.

 

Le 20 septembre ça fera un an que je suis à l'association, j’ai rendez-vous pour faire mes papiers, je vais demander un titre de séjour pour soins. L’assistante sociale elle m’a dit qu’elle pouvait rien faire pour moi parce que j’ai pas les papiers. C’est un garçon qui m’a indiquée le numéro du 115. Je dormais à la station Porte Dauphine, un garçon m’a demandé pourquoi je dormais là et j’appelais pas le 115. Je connaissais pas, il a appelé avec son téléphone, après j’ai parlé, et une équipe est venue me chercher. C’était il y a 15 jours. J’avais arrêté de travailler depuis 3 ou 4 jours, je dormais toujours à la station Porte Dauphine sur un banc du quai. La maraude elle m’a emmenée directement ici à Romain Rolland. Ici mon cerveau il est tranquille. Au début j’ai eu 4 jours, puis l’assistante sociale m’a donné la place pour remplacer une dame partie en vacances. Vendredi la dame elle rentre, je sais pas ce que je vais faire. Dehors j’ai peur, si je sors je meurs. Je vais sortir, appeler le 115 tôt le matin, tourner toute la journée.

 

Ma maladie personne le sait dans ma famille. Ça fait 10 ans que je ne suis pas allée dans mon pays, à cause de ma poitrine que j’ai depuis 8 ans. Les Arabes ils n’aiment pas ça. S’ils le voient ils me tuent. Maintenant je veux travailler, faire du ménage, n’importe quoi. Le monde de la prostitution c’est un risque pour la vie. La première fois que j’ai travaillé j’étais contente, j’avais beaucoup d’argent. Mais pourquoi cet argent ? Pour mourir ? La famille m’a mangé tout mon argent. Avec mes parents nous sommes 6 personnes, je suis le grand, tout ce que je gagnais je leur envoyais, je gardais juste pour vivre. Ils se sont habitués à recevoir cet argent, ils ne savaient pas où je le prenais, ils ne demandaient jamais comment je le gagnais. En Italie je gagnais jusqu’à 500€ la nuit, avec mes sous ma famille a construit un 3ème étage à notre maison, et moi je suis sur le trottoir. En France le mieux que je pouvais gagner c’était 80€, avec ça je pouvais payer l’hôtel, mais c’était rare.

 

En Italie il n’y a rien comme les camions qui tournent ici et donnent les préservatifs. J’ai essayé d’arrêter de travailler là-bas, jamais j’ai réussi. Il y a seulement les sœurs de l’Église qui donnent à manger, mais pas à nous, parce que nous sommes travestis. Je connais personne qui se soit fait aider là-bas. Ici le 115 c’est une grande aide pour les gens. Quand je suis arrivée ici je pensais que la vie allait être facile, mais à part le 115 je n’ai trouvé aucune aide.

 

Ma famille m’a mangé toute la vie, il m’est resté seulement la maladie. Ma famille elle s’intéresse pas à ma vie. L’autre jour l’assistance sociale m’a demandé « comment tu t’appelles ? », et j’ai commencé à pleurer, j’arrêtais pas, j’étais pleine. Ici dans le centre j’ai fait quelques connaissances avec des gens, mais personne ne t’écoute, chacun a son problème. Je veux pas écouter leur problème parce que le mien il est trop gros, et je veux pas leur raconter ma vie parce qu’avec la maladie sinon tout le monde va me fuir. Le soir ici je dors pas facilement. Je pense « où je vais aller vendredi », jusqu’à ce que mon cerveau il est si fatigué que je dors. »

Mme Touré - Vivre en logement social après le 115

Mme Touré a quitté Bamako pour venir rejoindre ses sœurs à Paris en 2000. Elle s’est retrouvée à la rue en 2007, a été aussitôt orientée dans différents centres d’hébergement, avant de pouvoir accéder à un logement social.

 

 

Quel était votre projet en venant à Paris ?

Je voulais suivre une formation pour améliorer mes compétences. Je gagnais bien ma vie au Mali, j’étais responsable de service dans une structure de microcrédit. J’avais 24 ans. Je n’étais pas bien dans ma famille, je n’étais pas mariée et chez nous tant que tu n’es pas mariée tu dois vivre chez tes parents. Moi je voulais vivre seule, j’ai tout essayé pour sortir mais mon père ne voulait pas, alors je suis venue ici.

 

Vous avez fait des démarches avant de venir ?
Comme je travaillais j’ai fait une demande de visa, mais je suis restée après l’expiration de mon visa, je n’ai pas réussi à le faire prolonger. Je suis tombée dans l’irrégularité et je n’ai pas pu m’inscrire à l’université.

 

Comment viviez-vous alors ?
Chez ma sœur dans le XIème, je faisais des petits boulots, de la garde d’enfants, des ménages.
En 2002 avec mes sœurs on a réussi à monter une association de microcrédit pour aider les femmes à monter des projets en Afrique. On a commencé avec la mairie du XXème à faire des démarches, on était là aux fêtes de quartier avec les femmes africaines, mais avec tous les soucis on a dû laisser tomber le projet d’association.
Après je suis allée chez ma deuxième sœur où je suis restée jusqu’en 2007, mais on ne s’entendait plus, et un jour en septembre 2007 j’ai appelé le Samusocial de Paris vers 19h. J’étais à l’arrêt de bus du 26.

 

Comment avez-vous eu connaissance de l’existence du 115 ?
Par ma sœur, elle est passée par là.
J’ai appelé, on m’a demandé où j’étais et ils sont venus me chercher. J’ai beaucoup pleuré. Ils voulaient m’emmener à Richard Lenoir dans un centre d’hébergement, mais il y avait un homme dans les équipes qui a dit que j’étais trop mal et ils m’ont emmenée dans un centre dans le XIIIème. Vraiment ce monsieur j’aimerais pouvoir le remercier, il a été très compréhensif. S’il n’avait pas été là je serais peut-être tombée dans la drogue ou la prostitution.
Ce soir-là le 115 m’a emmenée dans un centre du XIIIème vers le Bd Arago. J’ai dormi une nuit, le monsieur m’avait bien recommandé d’aller voir l’assistante sociale le matin et d’appeler le 115, mais le lendemain je suis sortie, et je ne sais pas comment j’ai oublié d’aller voir l’assistante sociale.
Comme il m’avait donné l’adresse de la Halte Femmes j’y suis allée. On mangeait là-bas le midi, et le soir un car venait nous prendre pour nous emmener dormir à l’hôpital Charles Foix.

 

Comment ça se passait au centre Charles Foix ?
Bien, le soir il nous attribuait une chambre avec une couverture et des draps. Parfois il y avait de petits conflits avec les autres femmes, mais dans l’ensemble ça se passait bien.
Au bout de deux mois à la fin octobre on nous a annoncé que le centre fermait pour travaux, et on nous a trouvé une résidence à Saint Denis, un centre d’hébergement Porte de la Chapelle où je suis restée d’octobre 2007 à juin 2008. Pendant ce temps j’ai pu entreprendre mes démarches de régularisation, et je faisais toujours les petits boulots. En juin 2008 le 115 m’a relogée dans un hôtel, là j’avais les papiers, je travaillais.
Par contre en 2010 on m’a retiré le titre de séjour. On m’a dit que j’étais en France depuis 10 ans sans attaches, je suis allée en centre de rétention où je suis restée cinq jours. Ils sont venus me chercher pour me renvoyer au pays, heureusement quelqu’un de l’association ASSFAM a dit qu’elle n’avait pas encore eu le temps de me rencontrer, et grâce à ça je ne suis pas partie. Elle m’a conseillé de faire une demande d’asile pour arrêter le processus, j’ai eu une assignation à résidence. La Cimade m’a conseillé, et en juin 2011 j’ai pu être régularisée parce que j’avais dix ans de présence ici.
En juin 2012, on m’a proposé un appartement Solibail à Boulogne.

 

Qui vous logeait à l’hôtel ?
Le 115.

 

Et l’appartement, vous en êtes contente ?
C’est très difficile à vivre. Il y a des moisissures partout, c’est très humide, l’assistante sociale me cherche autre chose.
Depuis début 2014, je fais une formation de secrétaire comptable, ça me plaît beaucoup. On s’entraide beaucoup avec les autres femmes de la formation, c’est extraordinaire, sans cela certaines d’entre nous auraient certainement abandonné.

 

Quelles sont vos ressources actuellement ?
Je touche 670€ d’indemnisations chômage de Pôle Emploi, et une allocation logement. Je dois verser 25% de ce que je gagne pour mon loyer.