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Boulogne, Vincennes : une même loi, des interprétations divergentes

Boulogne, Vincennes : une même loi, des interprétations divergentes

Tous deux propriétés de la ville de Paris, Boulogne et Vincennes sont soumis aux mêmes règlements municipaux. Dans l’un comme dans l’autre la loi interdit toute forme de campement ou d’installation, mais de fait, les sous-bois de l’Est parisien font l’objet d’une tolérance particulière. Changeante au rythme des saisons, la population est particulièrement importante aux beaux jours. On y dénombrait à l’été 2015 près de 220 personnes différentes installées, tandis que Boulogne ne compterait pas plus d’une vingtaine de sédentaires réguliers.

Des populations différentes

Nicola Iodice, responsable de la maraude Bois de Vincennes d’Emmaüs Solidarité, explique que certaines personnes sont dans le Bois de Vincennes depuis des années voire des décennies, d’autres seulement de passage. La population est assez variée : du côté du château de Vincennes, le campement des Bulgares, « la petite Sofia », est composé d’hommes entre 20 et 40 ans qui viennent à peu près tous de la même région sur les bords de la Mer Noire, et travaillent en France dans le bâtiment. En 2015, une dizaine d’Ukrainiens sont arrivés dans le Bois, rejoignant d’autres populations des pays de l’Est déjà implantées, Polonais, Russes. Depuis fin 2014, de nombreux jeunes Français en errance entre 18 et 25 ans font des allers-retours entre le Bois et des squats. 70 à 80 personnes se concentrent sur une même zone du Bois, plus ou moins rapprochées les unes des autres et liées dans leur quotidien.

 

A Boulogne en revanche, il n’y a pas de gros campement comme à Vincennes. Les personnes installées sont toutes isolées les unes des autres, et toute nouvelle installation semble vouée à l’échec d’après les acteurs associatifs. « En plus de la vingtaine de sédentaires, une centaine de personnes viennent dormir la nuit et décampent au matin », explique Moussa Djimera, responsable de l’équipe de rue de l’association Aurore qui tourne dans le Bois de Boulogne, « mais il est très difficile de s’installer dans le Bois. Dès que quelqu’un s’installe, il est immédiatement signalé et doit partir. A notre arrivée, il nous a été clairement signifié qu’à l’exception de la dizaine d’anciens tolérés sur le Bois du fait de leur ancienneté, toute nouvelle installation était interdite. »

Des contrastes déroutants

Le contraste est surprenant : d’un bois à l’autre, les populations et les conditions de possibilité d’installation accusent d’importantes disparités. Boulogne est certes d’accès plus diffcile par les transports en commun, moins entouré d’associations ressources, la forte présence de la prostitution et la violence qui lui est associée éloignent sans doute les personnes sans-abri, mais ces éléments ne suffisent pas à expliquer le phénomène de dissuasion. « De nombreuses questions restent sans réponse à Boulogne, d’après Moussa Djimera. Nous voyons souvent des tentes apparaître autour du Bois, signe d’une volonté d’installation, mais les personnes ne peuvent pénétrer dans le Bois sans être aussitôt chassées. Des expulsions se font à notre insu, sans que nous puissions bien identifier les acteurs de ces expulsions. »

Disparités des acteurs

Au-delà des différences d’accès et de sécurité dans les deux bois, le travail des acteurs institutionnels et associatifs accuse lui aussi d’importantes disparités, signe d’une volonté politique de régulation de l’espace public bien différente d’un bois à l’autre. A Boulogne, expulsions et manœuvres d’intimidation se font sans concertation avec les maraudes sociales et sans identification claire des acteurs en jeu, recouvrant la politique de régulation de ce territoire d’une nébuleuse opaque opportunément favorable. Au sein même de la DPP, XavierDelahaye, responsable de l’UASA, convient que les différentes équipes intervenant sur le bois ne sont pas coordonnées. « Nous ne sommes pas toujours en lien avec nos collègues de la base PACO qui interviennent également dans le Bois pour demander aux personnes de ne pas s’installer et procéder à des explusions. » 

 

À Vincennes en revanche, l’arsenal policier destiné à faire respecter la loi s’articule à tout un maillage social pour soutenir les personnes vivant dans le Bois, les aider à trouver des solutions de sortie, mais aussi les accompagner dans leur vie sur place tant que rien d’autre n’est envisageable. La maraude du Bois de Vincennes d’Emmaüs Solidarité coordonne l’ensemble des actions, garantissant le poids du volet social et la lisibilité des actions entreprises auprès des personnes vivant dans le Bois. Des réunions de synthèse hebdomadaires avec les équipages de l’UASA font le point sur les nouveaux arrivants, les départs, les personnes les plus vulnérables, les besoins médicaux.

 

Un protocole de nettoyage des campements désertés a également été mis en place avec la direction des espaces verts. De nombreuses personnes quittent en effet le Bois en abandonnant derrière elles tentes et a aires, mais les nettoyages se font toujours en présence de l’équipe d’Emmaüs Solidarité, au terme de visites sur plusieurs semaines, afin de garantir que les tentes soient réellement à l’abandon avant d’être enlevées. Lorsque des jugements d’expulsion sont prononcés, Emmaüs Solidarité est informé et peut travailler à élaborer des solutions de sorties du Bois qui respectent au mieux les critères des personnes.

 

«Depuis 2006, 3 ou 4 personnes vivant dans des cabanes ont été expulsées du Bois. Dans 90% des cas, ces injonctions fonctionnent comme des déclencheurs, explique Nicola Iodice, et si la personne adhère au projet que nous lui proposons, nous demandons à la Ville un délai de traitement du dossier, d’un mois à un an selon le temps requis pour mettre en œuvre ce projet. Un monsieur installé le long du mur de l’hôpital Esquirol vivait dans une cabane de 70m2 : 3 pièces, une salle de sport avec des outils de musculation. Lorsque la Ville a obtenu gain de cause pour détruire sa cabane, nous ne pouvions pas lui proposer un centre d’hébergement d’urgence ou de stabilisation, nous avons donc directement cherché une pension de famille, et l’orientation a fonctionné. »

Maraudes

Emmaüs Solidarité et Aurore ont tous deux été mandatées en 2009 pour sortir les personnes des Bois de Vincennes et Boulogne, en réponse à un appel d’offres de l’Etat et de la Ville de Paris lancé suite au décès de trois personnes, mais leurs conditions de travail sont bien différentes. L’équipe d’Aurore n’est pas dédiée exclusivement au Bois et intervient sur l’ensemble du16ème arrdt, tandis qu’Emmaüs Solidarité travaille exclusivement et à plein temps sur le Bois.

 

Emmaüs Solidarité dispose également d’un local mis à disposition par la Ville de Paris, permettant de créer un relais pour accueillir les personnes rencontrées dans le Bois. Ouvert trois demi-journées par semaine, le local fait apparaître la maraude sous un jour plus institutionnel aux yeux des personnes rencontrées. Une fois reconnus comme intervenants sociaux, les maraudeurs peuvent inviter les personnes à venir se poser, boire un café, recharger leur portable, rencontrer un travailleur social pour un entretien informel, faire quelques démarches administratives, et poser les bases pour un accompagnement social, avec des entretiens individualisés sur les temps de fermeture du local. L’articulation maraude-local permet ainsi de construire un projet avec la personne, de  fixer des rendez-vous, la maraude offrant la possibilité de faire des accompagnements physiques dans les administrations, les centres d’hébergement ou vers le soin.

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