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Comment vivre sans ressources officielles ?

Comment vivre sans ressources officielles ?

Entre fin 2011 et fin 2012, E. Le mener a habité dans un hôtel pour réaliser une observation de longue durée sur les conditions de vie des familles hébergées. Son idée : voir comment les familles se débrouillent à l’hôtel, sachant que leur séjour est temporaire mais qu’elles n’en connaissent pas le terme.

"De leur arrivée en France à la sortie de l'hôtel, il leur aura fallu 8 ans"

En quittant les lieux, j’étais incapable de répondre à cette question apparemment simple : comment les gens arrivent-ils à tenir le coup économiquement ? Ceux qui n’ont officiellement pas grand chose vivent de petits boulots, depuis la garde d’enfants dans l’hôtel jusqu’à des choses plus institutionnalisées, comme de l’embauche au noir dans des chantiers du bâtiment, des ménages ponctuels, ou du salariat déguisé avec des chèques emploi service. L’inventaire de ces expédients ne me permettait toutefois pas de décrire le budget d’une famille, et de comprendre de quoi elle vivait. En marge des éléments administratifs, mon enquête visait à établir le budget réaliste d’une famille, pour comprendre comment elle dégage des ressources afin de ne pas crever de faim.

 

 

Travailler le plus possible, dépenser le moins possible

 

 

J’ai suivi pendant plusieurs années un couple de Kabyles arrivés en France en 2007. Le mari est arrivé en premier, hébergé par un neveu sans dédommagement financier, puis sa femme l’a rejoint plus tard, une fois certaine de pouvoir bénéficier des soins nécessaires à leur projet d’enfant. Ils avaient épuisé les techniques médicales à leur disposition en Algérie. Les époux décident alors de payer au cousin l’équivalent du loyer, soit 500€. Entre les soins et le loyer, les 3 000€ d’économies au moment du départ partent en fumée. L’époux trouve donc du travail en faisant des chantiers dans le bâtiment comme main d’oeuvre, par le biais des membres de la famille ou du village, et les époux adoptent un comportement de fourmis en dépensant le moins possible. Ils évitent d’allumer l’électricité, de se chauffer en prévision des coups durs qui pourraient arriver. L’expérience leur donne raison.

Si les chantiers apportent de l’argent, il arrive que l’époux ne soit pas payé. Ces arnaques sont d’ailleurs comptabilisées dans ses carnets de compte.

 

 

Les stratégies de travail pour être régularisé

 

 

La femme, qui avait obtenu un titre de séjour pour soins, pouvait travailler une année. Ménages, embauche dans une entreprise d’aide à la personne, en CDD puis en CDI, son revenu est moindre que celui de son mari, même en soustrayant les arnaques auxquelles celui-ci doit faire face. Mais parce que ses fiches de paye compteront davantage auprès de la Préfecture, c’est son travail qui est privilégié. Le mari se charge de garder l’enfant et des tâches quotidiennes, de prendre le temps de comparer les prix des grands magasins pour acheter au moins cher. Puis, suite au non renouvellement du titre de séjour de la femme, le couple se retrouve sans papiers. La femme envoie alors une lettre expliquant sa situation à tous les clients de l’entreprise dans laquelle elle travaillait. Chacun rompt son contrat avec la société, et emploie directement l’épouse via des chèques emploi service qui pourront servir de preuves d’embauche et de revenus. Il faudra plus de 5 ans avant que celle-ci n’obtienne son titre de séjour, à la suite duquel son mari obtiendra le regroupement familial. A la délivrance du sésame, l’homme se paye une formation d’agent de sécurité, et signe rapidement un CDI. La femme, de son côté, réussit une formation d’auxiliaire de vie, et redevient salariée de son ancienne société.

De leur arrivée en France à la sortie de l’hôtel, il leur aura fallu compter 8 ans. 8 ans d’une vie de labeur et d’économies, à l’issue de laquelle le couple est parvenu à économiser 45 000€, grapillés les uns après les autres. Des économies pour une vie vécue au futur, pour leur enfant, une vie économique passée hors jeu pour les travailleurs sociaux qui ont suivi la famille. L’autonomie et l’endurance dont ils ont fait preuve ne sont jamais entrées en compte dans leurs évaluations.