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UN REFUGE POUR LA NUIT

Chaque jour, 3 femmes seules sur 4 qui appellent le 115 de Paris ne trouvent pas de place d’hébergement.
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Les jobs de la débrouille

Les jobs de la débrouille

Pour celles et ceux qui sont exclus du marché de l’emploi institutionnel, subvenir à ses besoins relève d’un art consommé de la débrouille et de l’équilibre dans l’inventivité, la ténacité et la gestion du budget. Travail au noir plus ou moins régulier, cadré, petits boulots occasionnels, biffe, manche, les bricolages alternatifs en marge de la légalité sont bien souvent tenus au secret, ou pour le moins à la discrétion.

Comment vivre sans ressources officielles ?

Par E. Le Mener

 

Entre fin 2011 et fin 2012, E. Le Mener a habité dans un hôtel pour réaliser une observation de longue durée sur les conditions de vie des familles hébergées. Son idée : voir comment les familles se débrouillent à l’hôtel, sachant que leur séjour est temporaire mais qu’elles n’en connaissent pas le terme.

 

« En quittant les lieux, j’étais incapable de répondre à cette question apparemment simple : comment les gens arrivent-ils à tenir le coup économiquement ? Ceux qui n’ont officiellement pas grand chose vivent de petits boulots, depuis la garde d’enfants dans l’hôtel jusqu’à des choses plus institutionnalisées, comme de l’embauche au noir dans des chantiers du bâtiment, des ménages ponctuels, ou du salariat déguisé avec des chèques emploi service. L’inventaire de ces expédients ne me permettait toutefois pas de décrire le budget d’une famille, et de comprendre de quoi elle vivait. En marge des éléments administratifs, mon enquête visait à établir le budget réaliste d’une famille, pour comprendre comment elle dégage des ressources afin de ne pas «crever de faim».

 

Travailler le plus possible, dépenser le moins possible

J’ai suivi pendant plusieurs années un couple de Kabyles arrivés en France en 2007. Le mari est arrivé en premier, hébergé par un neveu sans dédommagement financier, puis sa femme l’a rejoint plus tard, une fois certaine de pouvoir bénéficier des soins nécessaires à leur projet d’enfant. Ils avaient épuisé les techniques médicales à leur disposition en Algérie. Les époux décident alors de payer au cousin l’équivalent du loyer, soit 500€.

Entre les soins et le loyer, les 3 000€ d’économies au moment du départ partent en fumée. L’époux trouve donc du travail en faisant des chantiers dans le bâtiment comme main d’œuvre, par le biais des membres de la famille ou du village, et les époux adoptent un comportement de fourmis en dépensant le moins possible. Ils évitent d’allumer l’électricité, de se chauffer en prévision des coups durs qui pourraient arriver. L’expérience leur donne raison. Si les chantiers apportent de l’argent, il arrive que l’époux ne soit pas payé. Ces arnaques sont d’ailleurs comptabilisées dans ses carnets de compte.

 

Les stratégies de travail pour être régularisé

La femme, qui avait obtenu un titre de séjour pour soins, pouvait travailler une année. Ménages, embauche dans une entreprise d’aide à la personne, en CDD puis en CDI, son revenu est moindre que celui de son mari, même en soustrayant les arnaques auxquelles celui-ci doit faire face. Mais parce que ses fiches de paye compteront davantage auprès de la Préfecture, c’est son travail qui est privilégié. Le mari se charge de garder l’enfant et des tâches quotidiennes, de prendre le temps de comparer les prix des grands magasins pour acheter au moins cher.

Puis, suite au non renouvellement du titre de séjour de la femme, le couple se retrouve sans papiers. La femme envoie alors une lettre expliquant sa situation à tous les clients de l’entreprise dans laquelle elle travaillait. Chacun rompt son contrat avec la société, et emploie directement l’épouse via des chèques emploi service qui pourront servir de preuves d’embauche et de revenus. Il faudra plus de 5 ans avant que celle-ci n’obtienne son titre de séjour, à la suite duquel son mari obtiendra le regroupement familial. A la délivrance du sésame, l’homme se paye une formation d’agent de sécurité, et signe rapidement un CDI. La femme, de son côté, réussit une formation d’auxiliaire de vie, et redevient salariée de son ancienne société.

De leur arrivée en France à la sortie de l’hôtel, il leur aura fallu compter 8 ans. 8 ans d’une vie de labeur et d’économies, à l’issue de laquelle le couple est parvenu à constituer peu à peu un petit pécule. Des économies pour une vie vécue au futur, pour leur enfant, une vie économique passée hors jeu pour les travailleurs sociaux qui ont suivi la famille. L’autonomie et l’endurance dont ils ont fait preuve ne sont jamais entrées en compte dans leurs évaluations ».

Gilbert, 73 ans, 25 ans de biffe Porte de Montmartre

 

Depuis combien de temps venez vous ici ?

Je viens ici depuis 1982, je travaillais encore en restauration. Je n’ai jamais été dans la rue, j’ai toujours su gérer mon argent, je faisais 15h à 16h par jour. Je ne suis pas trop malheureux, mais ici ça me fait mes commissions pour faire ma semaine. Avec ça je ne touche pas à ma retraite, sauf pour payer le loyer, les charges, les téléphones, les petites sorties.

 

Combien gagnez-vous par week-end ?

Avant on se faisait quand même un bon SMIC, maintenant si on arrive dans le mois à 400-500 c’est le maximum.

 

Y a-t-il moins de clients ?

Les clients ont changé, tout le monde achète pour revendre au pays, donc c’est 50 cts. Il n’y a plus de chineurs comme avant. C’est à peu près les mêmes objets, mais on les vend beaucoup moins cher.

 

Que vendez-vous ?

Je fais des petits débarrassages chez les gens qui déménagent ou vont en maison de retraite. Les gens me connaissent dans le quartier. J’ai un copain auto-entrepreneur, je fais ça avec lui, ou bien les gens me donnent, des petites chaussures ou des vêtements pour les gosses, des perceuses. J’arrive le matin à 7h30-8h, et je repars le soir vers 17h-18h. Aujourd’hui dans toute la journée je vais peut-être faire 9€.
Avez-vous d’autres points de vente ?
Je ne viens qu’ici, parce qu’en semaine je fais encore des ménages dans des immeubles, et je sors les poubelles. Ca me fait sortir, ça m’entretient le moral et physiquement.

Philippe

 

« Moi je faisais la manche. Le matin je disais "je vais au bureau", tout le monde était au courant. Je sortais de Romain Rolland pour aller rue du Départ, à côté de la gare Montparnasse. C’était la première fois que je me retrouvais sans rien sur moi, et je ne voulais pas taxer des cigarettes à mes collègues dans la misère.

 

Les gens qui travaillaient dans les bureaux à côté m’apportaient des croissants, le café. Le midi une petite vieille que j’aidais à remonter ses courses me préparait des spaghettis bolognaise, des côtelettes d’agneaux. Le soir, la brasserie à côté m’apportait un café pendant que j’attendais la maraude. J’étais assis sur une caisse de vin que m’avait donné Monoprix, je mettais mon bob par terre. Je ne demandais rien, je ne faisais pas la manche, je disais juste "bonjour". Je faisais entre 120 et 160€ par jour, de 6h du matin à 18h. Une fois par mois, un cadre supérieur d’HSBC m’apportait 2 carnets de tickets resto à 15€. Avant d’être en longue durée en centre d’hébergement, je mettais de l’argent de côté quand je pouvais pour me payer l’hôtel à côté de la gare. Je m’achetais une grande pizza, je regardais le rugby, pendant 3 jours je ne sortais pas de la chambre. Le prix normal de la chambre était à 120€, mais le gérant me connaissait, il baissait le prix à 78€.

 

Je m’étais toujours dit que j’arrêterai le jour où je toucherai le RSA, et c’est ce que j’ai fait. Pour mon dernier jour les gens m’ont fait un gâteau, et une dame m’a donné un billet de 500€. Apparemment ils appréciaient mon honnêteté. Maintenant que je touche le RSA et que je suis hébergé, je m’offre un bon repas avec une côte de bœuf une fois par semaine, je m’achète des vêtements, des produits d’hygiène, des cigarettes. La semaine avant de toucher le RSA, il n’y a plus rien sur mon compte. »

Keita

« J’ai été femme de chambre à l’hôtel. J’ai remplacé une dame. Normalement pour deux chambres, ça fait une heure de travail, à 9€94 de l’heure, donc à peu près 1 400€ à temps plein par mois.

 

Sur ce salaire, la personne que tu remplaces garde la moitié, et pour récupérer l’argent c’est compliqué, parce que tu travailles pour la personne que tu remplaces. Le patron de l’hôtel était gentil, c’est les bledards qui s’exploitent entre eux souvent. Le travail à l’hôtel n’est pas facile non plus. En arrivant le matin ton dos te dit « bonne arrivée », mais avoir 700€ par mois, c’est déjà génial ! Mon métier c’est la couture, parfois j’arrive à travailler grâce à des amis que je connais à Château Rouge, mais sur les 40€ que je vais gagner pour une robe, la personne qui me prête la machine va garder 15€. »

Bintou

« J’ai pu travailler deux ans comme auxiliaire de vie dans une association grâce aux papiers d’une amie. Mon amie gardait une partie de l’argent bien sûr, mais pas trop. La personne qui me prêtait son titre de séjour est rentrée au pays lorsque son titre de séjour a expiré, j’ai donc dû arrêter mon travail en mars 2016.

 

Depuis, l’association qui m’embauchait m’a rappelé, je continue à travailler pour eux sans titre de séjour. Je suis en contact avec la Cimade pour faire établir une attestation de concordance entre mon travail et mes fiches de paye. Mon employeur devrait me faire une promesse d’embauche qui me permettra d’obtenir un titre de séjour. »

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