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Participer : le pouvoir d'agir ?

Participer : le pouvoir d'agir ?

En présence de :

Emmanuelle Jouet, docteure en sciences de l’éducation 

Atlantide Merlat, association ARALIS

Jean-François Krzyzaniak, consultant en politique sociale

 
 
Atelier-débat

Quelles formes de participation donnent les moyens d'un réel pouvoir d'action aux personnes accueillies et accompagnées ? Comment perturber les clivages et hiérarchies traditionnels entre "travailleurs sociaux experts" et "usagers pris en charge" ?

L'Atelier en vidéo

 

 

L'intégralité de la conférence ici.

Comment je suis devenu consultant en politique sociale

Jean-François Krzyzaniak

 

Ancien de la rue, consultant en politique sociale, JFK a expérimenté de nombreuses instances participatives.

 

S’impliquer dans la participation pour se motiver à sortir de la rue

Dans le médico-social et dans le champ de la grande précarité, la participation me semble une expérience avantageuse pour la personne qui s’engage. Elle l’a été pour moi. C’est un éducateur de rue que je croisais dans un accueil de jour qui m’a lancé dans cette aventure il y a dix ans. Il en avait assez de m’entendre toujours critiquer les travailleurs sociaux, et m’a proposé de participer à un projet européen, « Regards croisés ». Pendant presque deux ans, nous avons échangé entre travailleurs sociaux et personnes accueillies. Je me suis aperçu alors que mon regard sur les travailleurs sociaux était faussé par mon histoire et mon vécu, et qu’être accueilli dans des structures nous donnait des droits. Faire valoir ces droits est loin d’être évident, parce qu’animer un conseil de vie sociale dans une structure comme le prévoit la loi demande une certaine volonté. Toutes les personnes accueillies ne souhaitent pas s’impliquer, certaines partent plus tôt que prévu, s’inscrire dans la durée est compliqué, et tous les travailleurs sociaux ne prennent pas au sérieux ces instances, considérant parfois qu’il est préférable de se réinsérer professionnellement et dans le logement avant de s’investir dans la participation. De mon expérience, je sais maintenant que s’investir dans la participation permet de se motiver à sortir de la rue, puis de s’inclure dans le logement et dans le soin.

 

Il y a deux ans, j’ai décidé d’indiquer sur ma carte de visite « consultant en politique sociale », parce que la participation m’a permis d’acquérir des compétences et un regard sur la problématique qui me concernait. Un jour, je me suis aperçu que j’étais capable de dire aux travailleurs sociaux pourquoi certaines choses ne fonctionnaient pas quand je faisais des démarches pour sortir de la rue. Ce n’était pas toujours facile pour eux parce qu’ils n’avaient pas cerné le problème de cette manière, ainsi nous avons construit mon projet de sortie de rue de cette façon. Le projet n’a pas marché du premier coup, car la rue avec le temps devient une addiction. Sortir les grands précaires de la rue, c’est aussi dur que sortir les gens de la drogue. La rue détruit les gens, et si aujourd’hui 70% des gens ont des difficultés à entrer dans les structures, c’est du fait de cette addiction. En y mettant les formes, on peut toutefois parvenir à ce que les gens redeviennent capables de faire société.

 

 

Que recherche-t-on dans la participation ?

La participation permet de motiver les personnes, et de leur redonner une estime de soi. Le jour où j’ai compris que j’étais capable de discuter avec les travailleurs sociaux et pas seulement de m’engueuler avec eux fut déjà un grand pas ; quand j’ai commencé à voir qu’ils trouvaient intéressant ce que je disais, j’ai pu reprendre confiance en moi et décider de refaire société.

La participation est intéressante quand elle permet d’associer les gens à l’élaboration du projet associatif et de les associer à l’élaboration du règlement intérieur. Faire un règlement pour les personnes accueillies sans leur contribution mène droit à la catastrophe.

 

Nous avons travaillé sur ces modalités de participation avec la FNARS, et aujourd’hui des organismes et des associations se sont emparées de cette démarche pour accompagner des gens dans la participation. Les accompagner ce n’est pas dire comment il faut faire, ce qu’il faut dire. Cette participation-là, je l’ai connue. La participation ne doit pas être une participation alibi.

 

Dans le champ de la lutte pour l’inclusion, on nous demande parfois d’établir des diagnostics à 360 degrés pour déterminer les besoins réels en établissements, on nous fait venir à des grandes messes sans nous expliquer ce que nous venons y faire, où notre temps de parole n’est pas prévu, et où l’on emploie un langage bien souvent inaccessible. Mais quand on peut construire ensemble les interventions, savoir ce qu’on vient y faire, quelle est notre place, alors la participation devient très intéressante. Je l’ai vécu lors de la conférence pauvreté précarité prélude au plan quinquennal, j’étais dans le groupe « santé accès aux soins pour les gens de la rue ». J’ai eu la chance d’être avec des associations qui m’ont permis de bien m’approprier le sujet et de porter mes revendications. Je me suis aperçu que ma parole pouvait être utile. Il est dommage que dans l’application de ce plan et ses évaluations annuelles, on oublie maintenant d’associer les personnes réellement concernées.

Témoignage - S’émanciper du paternalisme social

Marie-Jo Ketty et Robert Nodin, représentants des usagers d’Aurore

 

Élus par les délégués des différentes structures d’Aurore, Marie-Jo et Robert sont les deux représentants de l’ensemble des usagers de l’association depuis plus d’un an. À ce titre, ils siègent à son comité d’administration. Marie-Jo est accueillie en pension de famille, Robert vit dans son logement, accompagné par Aurore en tant que bénéficiaire du RSA.

 

 

Comment se passe l’élection des représentants des personnes accueillies ?

Marie-Jo : les délégués sont d’abord élus dans chaque structure par les usagers de la structure. Ils travaillent ensemble pendant un mois avec une personne de la FNARS, qui organise quatre séances d’une journée pour leur apprendre à se connaître, et indiquer en quoi consiste la tâche de délégué. Ensuite a lieu l’élection des représentants par les délégués.

 

Quelle est votre mission ?

Marie-Jo : Depuis 2002, le gouvernement demande que les personnes accueillies ne soient pas seulement des pots de fleurs, mais participent à la co-construction des structures qui les accueillent. Être délégué, c’est être utile aux structures, et porter la voix des personnes accueillies auprès de la direction. Il faut accepter de donner son temps, la première chose, c’est d’aller à la rencontre des structures, Aurore en a une centaine. Nous avons beaucoup appris de ces visites, qui sont très utiles pour constater la réalité de ce que les gens nous rapportent, et distinguer le vrai du faux. 

 

Quels sont les problèmes récurrents qui vous sont remontés ?

Marie-Jo : Essentiellement des problèmes techniques, que le CVS transversal a pour mission de résoudre. Ce CVS transversal (Conseil de Vie Sociale) permet d’aborder avec les responsables de pôle de l’association les problèmes non résolus dans les CVS locaux. Au début ce CVS ne représentait que huit structures. Robert et moi nous sommes battus pour qu’il soit élargi à toutes. Aujourd’hui, il rassemble environ 120 personnes.

 

Ces différents organes de participation perturbent-ils les modes traditionnels de gouvernance ?

Robert : C’est précisément la démarche politique qui m’intéresse dans la participation, la question des rapports de pouvoir. Les gens sont souvent dans des relations de passivité et de soumission, ils n’ont que faiblement conscience du mode d’organisation qui gouverne leur vie. Nous cherchons à mettre en place des éléments pour que la participation puisse construire une identité positive des personnes accueillies, mais nous partons de presque rien, c’est long, et les assemblées ont été très occupées dans un premier temps par les questions matérielles.

Marie-Jo : Certaines personnes sont très indépendantes, mais d’autres préfèrent être passives.

 

On vit tranquille aussi dans les cachots, comme disait Rousseau ?

Robert : La plupart sont prisonniers en effet, soumis à un réflexe de prise en charge complète. Pour vivre tranquille, certains individus sont prêts à subir la coercition.

Marie-Jo : Ça me fait penser à un ancien détenu accueilli dans une structure, qui revendiquait toujours avec nostalgie tout ce à quoi il avait droit en prison.

Robert : la liberté est un luxe qui n’est pas à la portée de tous. C’est souvent un mirage existentiel, mais quand il faut la vivre c’est autre chose. Il y a un vrai confort dans l’obéissance, mais il existe d’autres manières d’être à la vie. L’ennemi vital du maître ce n’est pas l’esclave, c’est l’homme libre.

Marie-Jo : il y a eu des propositions de logements sociaux dans une ancienne pension de famille où j’étais : 15 personnes sur 120 ont acceptés, les gens avaient peur de perdre ce qu’ils avaient déjà.

 

Vous avez l’impression que les choses sont faites pour vous ou avec vous ?

Robert : Penser savoir ce qui est bon pour les autres et leur fera plaisir, c’est du paternalisme. Maintenant qu’on a réglé les différents problèmes de maintenance qui prédominaient, on va pouvoir réfléchir au processus d’émancipation.

Marie-Jo : Une sortie à Deauville un jour m’a révoltée parce qu’étaient mélangées sans distinction des personnes très hétérogènes. Certaines ayant des difficultés de déplacement, l’expédition s’est résumée à un pique-nique sur la plage. Il aurait mieux valu faire des sous-groupes, d’autant que parmi ceux qui ne pouvaient pas marcher, certains avaient peut-être envie de visiter, on aurait pu utiliser l’estafette pour se déplacer. Mais tout avait été décidé par les professionnels en amont. C’est aux personnes accueillies d’être actives. Je leur ai dit, et maintenant les projets de sortie se réfléchissenten commun.

 

Vous trouvez que le dispositif d’accompagnement social est aliénant ?

Robert : Très. Il est souvent difficile de placer le curseur entre police sociale et instrument d’accompagnement réel.

Marie-Jo : à Pôle Emploi, on est pris pour des ignorants. Moi je fais mes démarches seule, et l’assistante sociale de ma pension de famille m’a déjà fait des réflexions à ce sujet, «pourquoi vous ne venez pas me voir ?», comme si elle se sentait inutile !

Robert : J’ai eu la chance de participer à des réunions sur la mise en place du RSA. Dans le cadre du RSA, soit vous êtes suivi par Pôle Emploi, soit vous avez un suivi social par une association, notamment quand on estime que vous avez des difficultés de retour à l’emploi. Les allocataires ont obligation de se rendre à trois rendez-vous annuels minimum, mais c’est le travailleur social qui détermine leur nombre. Certains travailleurs sociaux travaillent sous le joug de la contrainte et vous y mette en retour, mais moi j’ai refusé d’emblée de fonctionner comme ça. On m’a alors laissé entendre que l’association n’était pas un guichet. Ce genre de réaction met en place des rapports de force. Pour obtenir quelque chose il faudrait se soumettre à un protocole, le créditeur est toujours en situation de pouvoir.

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