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Réseaux d'entraide locale

Réseaux d'entraide locale

Emanations d'impulsions citoyennes, les intiatives locales d'aide aux personnes sans abri ont des logiques de fonctionnement alternatives et complémentaires au dispositif global. Comment le local s'organise-t-il à son échelle propre pour trouver la consistance d'un réseau cohérent ?

 

La Mission Kamion d'Autremonde

La mission Kamion est l’une des toutes premières créées par l’association Autremonde pour permettre à des jeunes de mettre en pratique leur engagement auprès des personnes en situation précaire à Paris. Inaugurée en 1994, l’année de la fondation de l’association, la mission sera complétée en 1995 par l’ouverture de la première Kafet, avant l’arrivée de premières maraudes en 1999.

 

19h.

La mission Kamion est l’une des toutes premières créées par l’association Autremonde pour permettre à des jeunes de mettre en pratique leur engagement auprès des personnes en situation précaire à Paris. Inaugurée en 1994, l’année de la fondation de l’association, la mission sera complétée en 1995 par l’ouverture de la première Kafet, avant l’arrivée de premières maraudes en 1999.

 

21h.

A peine un ou deux degrés au-dessus de zéro, le camion d’Autremonde s’engouffre dans la rue d’Alsace pour venir se poster au pied des escaliers qui se déroulent en une symétrie parfaite au-dessus des rails. Quelques habitués sont déjà sur place depuis un petit moment, fidèles au rendez-vous du mardi soir.

Une planche de bois posée sur un tréteau, et le bar est installé sur le flanc ouest plutôt discret et abrité de la gare de l’Est, juste à côté de la sortie pour ne pas gêner le passage. Délibérément, l’équipe arrive après l’heure traditionnelle des différentes distributions alimentaires. Le Kamion reproduit hors les murs de l’association un espace d’accueil et d’échanges convivial : la distribution se limite ici à quelques boissons, surtout prétextes à la prise de contact et à la conversation. Soupe, café et thé se mettent à fumer dans l’air glacé. En quelques instants, une bonne vingtaine de personnes émergent du grand hall de la gare où elles ont l’habitude de s’abriter jusqu’au moment de la fermeture à minuit. Parmi ceux qui ont leurs habitudes, il y a ceux qui parlent fort et s’apostrophent de loin, ceux qui sont plus réservés et guettent les moments plus intimes pour discuter, et puis il y a ceux qui viennent pour la première fois et restent en retrait. Bernard est de ceux-là. Après avoir profité de l’hospitalité d’un ami en Algérie pendant près d’un an, Bernard a dû rentrer à regret mi-novembre car son visa expirait. Rapidement il a retrouvé ses marques dans la rue parisienne : le hall de gare jusqu’à minuit, la station de métro où il est connu du personnel pour se poser au chaud entre minuit et 5h, et retour à la gare au petit jour. Parfois, il prend le train pour Provins afin de passer quelques heures sur un siège bien chauffé. Les contrôleurs le connaissent, ils ne disent rien.
Pour la première fois ce soir-là, Bernard découvre le bar du Kamion. Echaudé par le mauvais accueil qu’il dit avoir parfois reçu, il préfère ne pas trop fréquenter les autres lieux d’accueils et se contente de quelques bons repères : les douches de la rue Oberkampf, toujours très propres, les Restos du cœur de la rue du Soleil où il peut déjeuner au calme, loin des distributions surchargées d’où on ressort souvent avec un sentiment de faim lancinant.  

Abdel, lui, est un habitué de l’association. Il se rend rarement jusqu’aux locaux de la rue de la Mare qui sont un peu trop loin de ses quartiers, mais ce dimanche il a participé à une partie de foot, et depuis deux ans il est un grand adepte des séjours que l’association organise à Cabourg. Ces sorties donnent l’occasion de partager du temps dans d’autres contextes, de se découvrir sous d’autres jours que ceux de la rue. Au mois de juin prochain, Abdel prévoit d’aller mettre les pieds dans l’eau pour la troisième fois. Abdel reste une bonne heure à discuter avec les uns et les autres avant d’enfourcher son Velib', et de rentrer dormir en un lieu apparemment abrité sur lequel il préfère rester discret.

Après avoir tourné un moment autour du bar, éric décide enfin de s’approcher. Le premier sourire qu’il croise le met en rogne, le premier café qu’on lui tend éveille son soupçon. Quelle signification donner à ce sourire, que lui demandera-t-on en échange de ce café ? éric reste prudent, il a besoin de temps pour être en confiance, puis il raconte : sa journée entrecoupée de petits sommes et de coups de gueule, ses rêves pendant le sommeil et ses hallucinations lorsqu’il est éveillé, les médocs, ses craintes de la rue et les bons moments du jour, les bagarres toujours, à tout moment, son amour de Berlin où il est allé trois fois et où il a l’intention de retourner bientôt. Depuis qu’il s’est mis à crier un jour pour soutenir un copain en colère, éric n’arrive plus à s’arrêter. Régulièrement, le besoin de crier l’attrape sans qu’il puisse se calmer, mais crier ne lui permet ni de se défouler ni de s’apaiser. Aujourd’hui, le personnel de la gare lui a demandé de sortir ; éric a fait le tour du bâtiment avant de rentrer, plus calme. Manger dans les poubelles le rend fou, les médicaments le défoncent, la violence autour de lui le sidère. Profiter de ce moment convivial pour rire un peu, parler de tout et de rien lui fait du bien.
Toutes ces personnes ne sont pas sans domicile. Certains vivent dans des habitats précaires, chez des tiers, parfois dans des foyers. Un jeune homme originaire d’Algérie raconte qu’il a laissé ses parents repartir au pays et préféré rester en France pour trouver une formation. En attendant de pouvoir peut-être un jour intégrer un foyer de jeunes travailleurs, il dort dans le 93 dans une cave qu’il a forcée.
Mr P., lui, est logé par le patron qui l’emploie. Parler sept langues lui a permis de retrouver récemment du boulot, après avoir travaillé plusieurs mois pour une société de bâtiment malhonnête qui ne l’a jamais payé. Il dormait alors dans un garage vide de la Défense avec les autres ouvriers.

 

23h.

La compagnie commence à se disperser dans la bruine glacée. La gare et la nuit noire absorbent en quelques instants le petit groupe qui s’était formé. L’équipe, elle, rentre au local pour pouvoir débriefer, transmettre les informations importantes qui ont été confiées dans des conversations, évoquer certaines situations qui peuvent poser problème, partager les moments vécus le soir-même.

 

Témoignage de Günther

Enrichi par son expérience de la rue et de la précarité économico-sociale, Günther a décidé de tenir un blog afin de faciliter l'accès à l'information pour les personnes confrontées à des difficultés semblabes aux siennes.

 

NOM : BAUMANN
Prénom : Günther
Âge : 54 ans
2012-1013 : Apprenti SDF
(box fermé à clé)
2013 (15 jours) : SDF Confirmé
(Sans abri dans la rue)
Depuis août 2013 : ADF
(Avec domicile fixe)
dans un palais 5 étoiles

www.parissdfamour.wordpress.com
www.bouffaparis.wordpress.com
www.sdfetpassnavigo.wordpress.com

 

Comment est né le premier de vos blogs «sdfetpassnavigo»?
J’essayais de refaire mon pass Navigo et j’étais très énervé. J’avais perdu entre 130 et 150€ juste parce que les choses traînaient et qu’elles étaient mal gérées. Les appels sont gratuits depuis un poste fixe mais pas depuis les portables. Un jour l’attente m’a coûté 40€.
Mon deuxième blog «bouffaparis», je l’ai fait parce qu’il y a un an, les Sœurs de la Charité rue Popincourt ont fermé six semaines pour rénovation. Où aller pendant les travaux ? Elles servent plus de 300 repas par jour ! Elles avaient mis une affiche sur la porte avec quatre adresses. Celle de l’Armée du Salut boulevard Ney était fausse, elle était réservée aux personnes hébergées par le 115, Ozanam sous la Madeleine avait des conditions d’accueil spécifiques, et pour les deux autres adresses il y avait des problèmes. Entraide et partage notamment était beaucoup trop petit pour absorber les 300 personnes accueillies habituellement par les Sœurs.

 

Vous avez donc eu l’idée petit à petit de proposer un guide du tissu associatif parisien.
Oui. Sur la bouffe, je dois encore ajouter deux ou trois choses mais maintenant c’est assez détaillé. Il manque aussi une carte, mais je n’ai pas le temps. Pour accéder à internet je vais dans un cybercafé, relais 59, ils font d’excellentes formations en informatique, on paye 1€ pour 1h, l’accueil est très bon mais le temps est trop court.

 

Qu’avez-vous identifié comme besoin premier ?
Le besoin le plus criant est le besoin d’hébergement. La page de très loin la plus consultée sur mes blogs est celle qui concerne l’hôtel au mois. J’avais fait une demande de logement à la PSA Bastille, mais quand j’ai vu la pile de demandes ça m’a effrayé.
J’ai fait des rubriques sur la bouffe, sur les bains-douches, et sur les vestiaires c’est en cours ; il y a un manque important de bagagerie, mais la liste est rapide à faire puisqu’il y en a très peu. Il faudrait aussi que ce soit plus facile d’accéder à internet. Chez Aurore, on peut se connecter deux heures deux fois par semaine. Les bibliothèques ont une offre importante, mais les SDF sont trop abîmés par la rue pour y accéder, s’inscrire, faire une carte. Sur l’accès aux soins je ne peux rien dire, je ne suis pas souvent malade. L’idée des coffres forts numériques solidaires aussi serait à développer et à rendre facile d’accès. C’est tellement difficile de garder ses papiers quand on est à la rue.

 

Vous avez fait ces blogs parce qu’on manque d’informations ?
Oui. Les habitués savent tout, mais pas ceux qui sont à la rue depuis peu, et le bouche à oreille ne se fait pas toujours bien. Un jour, j’ai rencontré un jeune en allant à Sainte-Marguerite. Je l’ai emmené avec moi, et je me suis fait engueuler par certains qui avaient peur d’être envahis. Ils voulaient protéger leurs petits tuyaux. Souvent, quand on se renseigne on a des réponses très imprécises.

 

Avez-vous déjà appelé le 115 ?
Une fois, mais j’ai raccroché, ça m’a découragé. J’ai dormi 15 jours dehors, puis 1 an dans un garage.

 

Avez-vous eu du mal à comprendre comment fonctionnait le système ?
Rapidement, je suis allé dans différentes associations, les Petits Frères des Pauvres, Aurore place Henri Fresnay qui m’a beaucoup aidé pour la domiciliation, et tout le monde m’a dit que je devais obligatoirement passer par la PSA. Là-bas, j’y suis allé quatre fois avant d’être accepté. Au début, ils m’ont demandé si j’avais une domiciliation, j’ai répondu « non je veux m’inscrire ici », alors ils m’ont demandé si j’avais un justificatif de travail à Paris ; heureusement j’avais gardé des fiches de paye. J’y suis retourné avec une, ils m’en ont demandé au moins deux, j’y suis donc retourné avec tout le paquet, et là enfin une porte s’est ouverte. J’ai été accueilli par une assistante sociale qui a fait la domiciliation, et on m’a donné rendez-vous le mois d’après pour voir une assistante sociale référente.

 

Êtes-vous également bénévole dans une association venant en aide aux personnes dans la rue ?
Je ne le souhaite pas pour le moment. Peut-être un jour, mais jusqu’alors c’était déjà assez difficile de m’occuper de moi. Je vais juste chercher le pain pour le petit café de la paroisse Saint-Ambroise.

 

Dans l’équipe du petit café, quel est votre statut ?
Je suis entre les deux. L’autre jour, j’ai reçu un mail de la responsable qui demande aux bénévoles d’éviter de rencontrer les personnes accueillies en dehors du petit café. Mais moi je les vois tous les jours, comment garder la distance ? Pourtant elle a raison, cet entre-deux est perturbant pour tout le monde, les bénévoles comme les personnes accueillies.
A Saint Vincent de Paul où je vais manger tous les matins, la différence entre personne accueillie et bénévole est plus simple à gérer : ils demandent de participer, de ranger après le repas, donc il y a moins de frontières.

 

Avec les autres personnes accueillies, comment ça se passe ?
Parfois je me fais engueuler par certains SDF parce que je ne fais pas la manche. Ils savent que je connais la majorité des accueils à Paris.
Ce matin, j’étais à Sainte-Marguerite où ils font un café les mardi et jeudi, avec de très bonnes tartines et un accueil chaleureux. J’arrive toujours vers 6h30 parce que je ne veux pas faire la queue. Une fois à 6h20 il y avait déjà 10 personnes devant la porte.

 

Il y a d’autres associations où vous avez une position intermédiaire comme le petit café ?
Quand il reste du pain à Sainte-Marguerite je l’apporte chez Aurore à Mazas. Ce sont les invendus que nous donnent les boulangers, souvent on en a beaucoup trop.

 

Vous avez l’impression que les associations font beaucoup de choses ?
Oui, mais il faut connaître, et ce n’est pas toujours facile.

L'expérience du passant ordinaire - Entretien avec Carole Gayet

Carole Gayet-Viaud
CNRS, Cesdip & EHESS-IMM
Co-rédactrice en chef, revue Metropolitiques

 

Vous avez travaillé sur différentes dimensions du don auprès des personnes sans-abri. Pouvez-vous revenir sur les questions qui ont animé vos enquêtes ?
Mes premiers travaux d’enquête, au début des années 2000, ont porté sur les métamorphoses de la mendicité et du don. A travers les figures contemporaines spécifiques du mendiant, j’ai étudié le sens qu’ont aujourd’hui les notions d’hospitalité, de charité, d’assistance, de solidarité, de secours. Ces enquêtes sont parties de cas concrets pour réfléchir sur le sens ordinaire du juste, sur ce que c’est que d’être une victime (comment on juge que quelqu’un est innocent), ce que c’est que mériter l’assistance, ce qui justifie le secours, ce qui motive le don. J’ai voulu étudier la relation des mendiants aux passants ordinaires, les « arguments » mobilisés dans les situations de « manche », lorsqu’ils viennent dans les rames de métro et que des discours viennent prêter secours à la main tendue, tenter de racheter ce que le geste lui-même semble porter de discrédit, de défiance, de distance.

 

En discutant avec les personnes sans-abri on s’aperçoit le plus souvent que les passants et voisins sont de précieuses aides au quotidien. Beaucoup apportent à manger aux personnes qu’elles voient régulièrement en bas de chez elle, beaucoup veulent aider mais ne savent pas comment s’y prendre.
À rebours de l’idée répandue qui veut que notre monde soit apathique et indifférent au sort d’autrui, j’ai découvert dans mes enquêtes que ce qui est souvent pris pour de l’incurie est aussi voire d’abord l’expression d’un sentiment d’impuissance. La volonté de donner a besoin d’étais pratiques. Les gens ne savent pas quoi faire pour bien faire. C’est ce dont témoignent les nombreux récits de frustrations, de tâtonnements, de tentatives multiples de trouver un modus operandi satisfaisant (donner au premier, donner un montant précis, donner à ceux qui – font rire, sont sympas, jouent de la musique – donner toujours au même, sourire, dire quelques mots d’encouragement, offrir un sandwich, ne plus donner, etc.).

 

La difficulté pour la volonté de donner est donc de trouver sa mesure face à la détresse?
Devant celui à qui tout manque, le don est pris de vertige : où poser la limite devant un besoin qui semble ne pas en avoir ? Comment ne pas s’engager tout entier, et jusqu’à recueillir chez soi, sauver l’autre, si l’on prétend l’aider, répondre véritablement de sa situation et assumer ce que cette reconnaissance porte d’obligation ? La difficulté du don au sans-abri tient non pas tant, ou du moins pas seulement, à l’indifférence négligente fréquemment invoquée et dénoncée, mais aussi à ce que le don comporte de promesse, à la conscience qu’ont les gens du fait que donner engage, et que ce qui s’ouvre avec le don ne se referme pas aisément. En ce sens, la main tendue pour solliciter l’obole est une demande paradoxale : on demande un accueil, une aide, une solidarité, mais dont l’expression attendue est l’obole, la pièce, qui dans ce cadre constitue ce que l’on peut appeler un « don tronqué », incomplet, insatisfaisant, pour certains même indigne. Les rencontres quotidiennes avec les personnes les plus démunies sont troublantes et néanmoins routinières : chaque jour les passants sont sommés de répondre, en personne, à un phénomène massif (des dizaines de silhouettes aperçues chaque jour), qui prend la forme d’interactions singulières, avec des êtres de chair et d’os, parfois des visages.

 

Associations et institutions ne permettent-elle pas justement de cadrer ce désir d’aider que peuvent ressentir les citoyens ?
Associations et institutions permettent en effet de cadrer la volonté de donner, elles la limitent, prennent sur elles d’en garantir l’équitable distribution entre les bénéficiaires, la longévité, en échange de quoi chaque participant/membre n’est plus qu’un contributeur, le maillon d’une chaîne dont il n’est pas responsable, il renonce à l’autonomie et à la suffisance de son propre geste et délègue la réalisation d’ensemble du secours. à charge pour l’institution d’honorer cette dette qu’elle contracte auprès de ceux qui s’engagent par elle, qui deviennent ses bras armés ; à charge pour l’institution de ne pas s’approprier et dévoyer ou confisquer ce qui ne lui est que prêté, délégué, cette volonté de donner dont elle est l’instrument, le truchement, le moyen.

 

Y a-t-il une réelle complémentarité entre ces deux approches ?
La perspective de la sociabilité citoyenne et celle de l’engagement politique institué ne sont pas à opposer mais à penser ensemble, dans leur complémentarité. Le premier geste concerne ce que le passant vit et peut faire en personne, dans sa rencontre quotidienne avec les sans-abri. Les réseaux de sociabilité et d’entraide de proximité n’ont pas vocation à se substituer à l’action publique, car celle-ci procède d’une nécessaire réponse à la reconnaissance de droits, à la mise en œuvre d’une aide inconditionnelle.