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Travailler sur le quotidien

Travailler sur le quotidien

Atlantide Merlat a travaillé dans une pension de famille de 19 studios où elle a pu expérimenter des formes de participation à la fois ordinaires et intenses.

Les gestes des locataires sont souvent différents des miens, comme peuvent l'être ceux de mes amis.

Lorsque je suis arrivée dans la pension de famille, les places de chacun y étaient assez assignées et normées, laissant très peu de place au pas de côté. On disait aux personnes qu’elles pouvaient rester, mais rien n’était fait pour qu’elles s’emparent de leur histoire, de leur vie au sein de l’établissement, et dans leur logement. Le travailleur social qui nous précédait avait pour habitude de passer régulièrement dans les logements pour vérifier que les gens vidaient leurs cendriers, leurs poubelles, des pratiques assez infantilisantes pour des gens avec dix ans de rue, arrivant dans l’établissement à 45 ou 50 ans. 

Dans les fiches de poste, on trouvait pour consigne de « réapprendre les gestes de la vie quotidienne », mais dans les faits cette consigne n’est qu’une vue de l’esprit, car les gestes ne sont pas du tout oubliés. Les gestes des locataires sont souvent différents des miens, comme peuvent l’être ceux de mes amis, ils sont di érents mais ils existent à part entière.

 

Des instances trop normatives

 

A la pension, le changement de personnel est apparu comme le moment d’amener tout le monde vers des changements de pratique. Les comités de locataires, qui existaient à notre arrivée, nous sont apparus comme des instances plus consultatives qu’actives, comme quelque chose d’assez factice, une sorte de vitrine pour l’institution. La vie s’écoute entre deux portes, et cette instance ne disait pas grand-chose de l’existence et de l’émulsion de quelque chose de collectif, chacun restant assez assigné dans son rôle. Nous étions enfermés dans une information descendante, et les locataires se contentaient de faire remonter, ou d’absorber ce que nous disions. Tout cela restait creux. Ces instances excluaient par ailleurs ceux qui ne pouvaient pas venir, ceux qui malgré les traitements restaient dans d’autres sphères mentales tout en habitant là, tous ceux que des espaces trop normatifs pouvaient e rayer et qui ne pouvaient pas faire part de ce qu’ils vivaient.

 

Le quotidien exclut moins que l'instance

 

Nous avons laissé de côté ces instances même si elles ont continué d’exister, et nous avons monté de nombreuses activités participatives, spécialisé les personnes dans des tâches domestiques, parce que le domestique c’est habiter. Partant de l’idée que le quotidien exclut moins que l’instance, qu’il constitue un espace citoyen transférable, permettant de monter en compétence sur des choses transférables, c’est ce quotidien que nous avons investi. L’institutionnel dans l’institution maintient encore une forme d’inclusion périphérique, parce qu’on a décidé de donner la parole dans tel espace à ce moment-là. Certains savaient faire fonctionner le lave-vaisselle, réparer l’ordinateur, d’autres aimaient bien faire à manger, décorer.

 

Co-habiter

 

Nous avons laissé les clés du bureau quand il y avait besoin, laissé les gens avoir des animaux, s’acheter des ordinateurs, etc. Tout s’est organisé, tout est devenu une vie normale. Nous avons finalement tous cohabité, en prenant le pari que la folie, les blessures de l’âme faisaient partie de la condition humaine, et qu’il fallait se parler là où on avait du commun. Les activités ont été menées dans la salle d’activités, puis dans le hall, puis dans les bars. Au bout d’un moment, les travailleurs sociaux se sont effacés, jusqu’à finir par s’ennuyer.

 

Mettre des mots sur l'ordinaire

 

Nous n’avons jamais affché cette expérience comme spécialement communautaire. Expliquer cela aux autres établissements à un niveau de coordination supérieur a été compliqué, parce qu’il n’y avait pas vraiment de mots pour expliquer l’ordinaire, le commun, là où l’on se rencontre, où l’on essaye de gommer les statuts. Nous avons eu du mal à expliquer tout cela dans le cadre d’une institution qui relève de l’habitat, où tout est verrouillé par sécurité. Si la participation ne vient pas d’un élan presque intime du professionnel et des personnes, elle est difficilement institutionnalisable. La question est de savoir comment on fait du normal dans l’institution et inversement ? Le pouvoir d’agir est peut-être là.

 

Atlantide Merlat / @AtlantideMerlat responsable du pôle social, association Aralis (Rhônes-Alpes).
Son blog : https://atlantidemerlat.wordpress.com

 

Voir aussi: 

Faire avec plutôt que faire pour, co-construire les dispositifs avec les personnes concernées, partir de leur expérience, de leurs besoins et de leurs rêves plutôt que bâtir pour eux des édifices dans lesquels ils peinent à se reconnaître