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Vivre(s) en squat

Vivre(s) en squat

Espace refuge et d’émancipation, lieux de vulnérabilité et de résistance, les squats accueillent des personnes aux trajectoires très variées, qui en font différents usages.

 

Les squats au cœur des politiques publiques

A la marge ?

 

Si les squats sont régulièrement associés à l’idée de marginalité, cette dernière peut mener à de mauvaises interprétations. Les squats sont en effet au cœur des villes et des politiques publiques, et parler de marge a également tendance à écraser les personnes qui vivent en squat, présentées comme démunis, alors que les squats permettent de développer de vraies capacités de résistance et d’invention.

Les squats mêlent également confusément la figure du coupable et de la victime, puisque les squatteurs vivent dans l’illégalité, et sont en même temps en situation de vulnérabilité socio-économique et juridique. Le squat est une réponse à un problème de mal-logement, une solution bricolée à défaut d’autre chose, elle-même vectrice de fragilité sociale : la vie en squat rend difficile la recherche d’emploi, l’activation de démarches, tient à distance du droit commun, et en occupant un bâtiment menacé en permanence d’expulsion, les squatteurs se trouvent dans une certaine vulnérabilité juridique.

Pourtant, les squats ne peuvent être réduits à des pis-aller choisis par défaut par les victimes du mal-logement. Lieux de vie à part entière, ce sont non seulement des alternatives à la rue, quand l’Etat n’est pas capable de donner un toit, et également des modes de vie alternatifs qu’il convient de repolitiser. Les squats permettent le déploiement d’une intelligence collective, une forme d’autogestion, d’organisation horizontale, à la différence des centres d’hébergement où les contraintes et les hiérarchies paraissent souvent trop fortes. Quelque chose de collectif, des trajectoires et des liens se façonnent dans ce refuge social, et de nombreuses compétences trouvent là un espace de développement.

 

Entre problème et solution : visibilité et invisibilité des squats

 

On entend avant tout parler des squats et des bidonvilles lors de crises, à l’occasion d’incendies ou d’accidents. Mais en dehors de ces pics d’attention, ils demeurent souvent invisibles, et les administrations publiques semblent aveugles à la question des squats.

Si l’Etat sait produire beaucoup de données, il ne possède aucune cartographie des squats. L’Insee recense des logements, mais il n’y a pas de case squat sur les registres des agents, le squat est ainsi dilué dans les cases « sans-abri » ou « habitation de fortune ».  

En 2000, sous la pression des bailleurs sociaux qui sont beaucoup squattés, l’Etat a initié la construction de bases de données exhaustives, en demandant à la Préfecture de région un recensement destiné à permettre d’accélérer les expulsions. C’est ainsi qu’un rapport publié en 2002 a évalué le nombre de squats à 3000, de tout type, de toute forme. Un nombre sans doute sous-évalué. L’enquête a été remise au préfet de région, qui l’a remise au ministre du logement, avant d’atterrir dans la poubelle par le Premier Ministre, celui-ci ne sachant quoi en en faire. En 2005, une nouvelle enquête a été menée à la demande des bailleurs sociaux, selon le même procédé, et avec le même résultat.

 

 

"La marginalité urbaine est une coproduction des politiques publiques du logement"

 

 

Inaction publique et politique de l’urgence

 

On pense souvent aux squatteurs comme à des publics en situation de précarité qui cherchent des moyens pour survivre. C’est effectivement le cas, mais n’oublions pas que la marginalité urbaine est aussi une coproduction des politiques publiques du logement : l’effet d’une vraie défaillance des politiques du logement, et des politiques d’expulsions qui mettent les gens dans la rue. Les responsables politiques ont une réelle volonté de ne pas trop en parler et de laisser la question de côté.

Cette inaction publique n’est pas sans produire des effets sur les squats, puisqu’elle crée une politique de l’urgence qui délègue l’action à la police et aux associations humanitaires. Le propriétaire est en droit de porter plainte, d’aller au tribunal, le juge peut faire primer le droit de propriété sur le droit au logement et demander à l’huissier d’accompagner les policiers pour expulser les squatteurs. En contrepartie, charge aux organisations humanitaires de permettre aux personnes de survivre. Toute la finesse des politiques publiques consiste à laisser vivre en évitant de laisser mourir. En déléguant la gestion des squats, les pouvoirs publics contribuent à dépolitiser la question pour en faire un problème juridique ou humanitaire, or le squat est une question politique.

 

Des espaces à protéger  

 

Les squats sont des espace refuges, qui disparaitront si des politiques de résorption sont mises en œuvre comme ce fut le cas pour les bidonvilles dans les années 50-60. On ne peut mettre tout le monde dans des dispositifs de relogement et de normalisation, sous peine de fixer des trajectoires de manière souvent inadaptée, de localiser de force certaines populations, et d’écraser la diversité. C’est pourquoi il convient d’être méfiant avec l’idée de rendre visible certains squats, d’autant que certains habitants n’ont tout simplement pas envie d’être sous le feu des médias.

Quoi qu’il en soit, on peut dans tous les cas militer contre les expulsions. Toute expulsion ne fait que briser des trajectoires en train de se reconstruire, remettre les gens à la rue. Même quand les bâtiments sont précaires, des architectes militants peuvent travailler sur les bâtiments : rien ne nous enferme dans l’alternative entre l’expulsion ou le danger de mort à laquelle la situation est bien souvent réduite.

Un exemple comme la Petite Rockette montre aussi la possibilité de projets hybrides, associant des formes artistiques et sociales.

 

 "Toute expulsion ne fait que briser des trajectoires"

 

Par Thomas Aguilera, Chercheur à Sciences Po

"Les squats, on devrait les appeler lieux de vie" Témoignage de Speedy

Les lieux à l’abandon sont si nombreux à Villejuif que depuis quelques années, Speedy et ses amis ont réussi à passer d’un squat à l’autre sans changer de quartier. L’an dernier ils ont dû quitter La Bouée sur les hauteurs du boulevard Maxime Gorki, pour ouvrir le garage abandonné quelques pas plus loin où ils sont installés.

 

Vous organisez des événements dans ce squat ?

 

Les lieux ne le permettent pas, il faudrait que ce soit insonorisé pour qu’on puisse faire des concerts ou des événements comme à la Bouée où on avait jusqu’à trois concerts par semaine. Les voisins sont trop proches. De toute façon on va bientôt partir, on est passé au tribunal récemment, le délibéré doit être rendu la semaine prochaine.

 

Vous n’avez aucun espoir que le délibéré soit en votre faveur ?

 

Non on a été trop mal défendus cette fois. Les bons avocats ça coute cher, on a dû se contenter de l’avocat commis d’office. D’ici 10 jours ce sera plié. Le propriétaire veut revendre à la mairie qui veut tout démolir, ils ont même exproprié des gens dans le quartier, donc nous des squatteurs, on a aucune chance d’y couper. Le propriétaire est une grosse société immobilière, et qui dit grosse société immobilière dit problème de logement d’une manière générale.

 

Vous avez des plans pour après ?

 

Ce soir je vais ouvrir un nouveau lieu à côté pour qu’on commence dès maintenant à déménager. Mais ce sera un lieu temporaire, le lieu que j’aimerais vraiment ouvrir se trouve à Vitry-sur-Seine, il est beaucoup plus approprié pour qu’on puisse à nouveau ouvrir un vrai squat, ouvert, qui puisse permettre d’organiser des événements culturels, des concerts. Là il n’y a pas de voisin autour qu’on puisse importuner. J’ai repéré l’endroit, il est abandonné depuis des années, le propriétaire est décédé, et pourtant il y a des caméras de surveillance, il faut donc que j’aille au cadastre pour en savoir plus.

 

Ce squat dans lequel vous vivez maintenant, vous lui avez donné un nom ?

 

Non, mais ici ce n’est pas un vrai squat, c’est plutôt un lieu pour entreposer des affaires, notamment celles de potes qui se sont fait expulser. On est quatre à dormir ici, mais dès qu’il pleut l’eau ruisselle de partout. On a l’eau et l’électricité mais rien pour prendre des douches, alors pour ça on va au CAARUD de Villejuif.

 

Tu vis dans les squats depuis longtemps ?

 

Depuis toujours. Aujourd’hui j’ai 44 ans, je suis dans les squats depuis que j’ai 15 ans. Je suis de Belgique, j’ai d’abord connu les squats de Bruxelles, là-bas on était en plein centre-ville, et puis j’ai quitté la Belgique en 1996, je me suis évadé de prison, la justice belge me considérait comme un toxicomane irrécupérable, ils voulaient me faire faire 10 ans de prison pour ça. Quand je suis arrivé en France j’ai d’abord beaucoup bougé dans tout le pays.

 

"Je vis dans les squats depuis que j'ai 15 ans"

 

Il y a des différences significatives entre les squats bruxellois et les squats parisiens ?

 

Non, c’est la même chose.

 

Il y a eu une évolution des squats toutes ces années ?

 

Il y a beaucoup plus d’ouverture d’esprit, les mentalités ont beaucoup évolué. Les squats tiennent plus longtemps aussi. Il y a 20 ans les squats duraient le temps d’un hiver. La Miroiterie par exemple est une expérience incroyable : ce squat a tenu 13 ans, mais c’est le seul lieu à avoir duré aussi longtemps. Le fait qu’il y ait une démarche, un projet artistique ça donne un droit d’occuper les lieux.

 

Tu as des ressources en France ?

 

Je touche le RSA, j’ai travaillé 2 ans dans la restauration pour ouvrir mes droits. J’avais fait une demande de logement à l’époque où je rêvais encore, mais aujourd’hui j’ai compris qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Aujourd’hui j’aimerais bien réussi à ouvrir un squat qui devienne légal. Pas rémunéré, pas avec des subventions, parce là tu rentres dans un système beaucoup trop contraignant, et la création doit être au maximum libéré de toute contrainte, mais légal.

 

Quand vous étiez à La Bouée ça se passait bien avec le quartier ?

 

Oui, mais on entendait dire souvent qu’on était un squat de toxicos. Tout ça parce qu’on faisait de la prévention des risques en travaillant avec la mission Squats de Médecins du Monde et le CAARUD de Villejuif. On distribuait des kits d’injection, des renifle-ta-paille.

 

Tu travailles souvent avec Médecins du Monde ?

Oui, dès l’ouverture d’un nouveau squat j’appelle Roberto et Yaëlle, des alliés de poids, ils font des lettres qui attestent qu’ils nous ont rendu visite à telle date pour nous protéger, c’est un nom connu qui calme les flics. Ils permettent également de faire de la réduction des risques, et puis ils distribuent des duvets militaires en hiver.

 

Et entre deux squats, ça t’arrive de te retrouver à la rue ?

 

Ça m’est arrivé, j’ai même été en tôle pendant 4 jours une fois pour avoir dormi à la rue. J’étais dans le jardin privatif d’une propriété abandonnée, un gardien m’a découvert.

 

Et dans le quartier ici ça se passe bien ?

 

Avec certains oui, très bien même. J’essaye toujours d’être très sociable. D’autres ont fait une pétition dès qu’ils nous ont vu arriver, ils ne savaient même pas pourquoi d’ailleurs. Je ne cherche pas à me cacher, il vaut mieux montrer que t’es là, si tu fais profil bas tu te mets automatiquement en position de faiblesse. C’est l’expérience qui m’a appris ça.

Squatter c’est un acte de légitime défense contre un système qui privatise tout, c’est pas normal, et il faut à dire cela avec des mots, avec des images. La propriété privée ça asservit l’être humain. Les squats on devrait les appeler des lieux de vie.

 

"Squatter, c'est un acte de légitime défense contre un système qui privatise tout"

Du squat au logement : M. K témoigne

Mr K. est ivoirien. Ancien délégué d'un grand squat à Saint-Denis, il raconte 10 ans de lutte pour avoir un toit.

 

 

Comment êtes-vous arrivé en squat ?

 

Je suis arrivé en France en 1999 pour mon travail. Bloqué ici par le coup d’État, je suis d'abord resté un peu chez mon cousin dans un squat. J'ai ensuite vécu en colocation pendant plus d'un an. En 2001 j’ai trouvé un squat à Saint-Denis, il y en avait beaucoup partout.

 

Comment avez-vous appris l’existence de ce squat ?

 

Celui qui cherche trouve. Il y avait deux grands bâtiments appartenant à l’État en attente de démolition. J'ai fait mon baptême de la pioche pour ouvrir la porte d’un des appartements barricadés. Certaines chambres étaient directement habitables, d’autres non, alors c’était à toi de faire les travaux. Dès le début nous sommes allés trouver le DAL, et nous avons tout fait pour être solidaires, car il n’y a que la solidarité qui peut donner la force dans ces situations. Il faut s’organiser pour avoir un discours commun, choisir ceux qui peuvent porter la parole auprès des associations et des pouvoirs publics, ne pas se laisser diviser. Je suis devenu l’un des sept délégués du squat. Tous les deux mois nous avions des réunions avec le DAL, et entre nous, nous avions des réunions parfois toutes les semaines sur des questions d’organisation et de stratégie.

 

Qui vivait dans ce squat ?

 

Il y avait vraiment de tout, pas seulement des migrants. Nous étions 230, j’y ai vécu des moments très agréables malgré la pression constante dès la fin de la trêve hivernale. Ma compagne m’y a rejoint, nous avons eu 3 enfants. Tout le monde se connaissait, on se gardait les enfants.

 

Il y a eu une procédure d’expulsion ?

 

Nous avons été convoqués au tribunal en 2003 mais le procès a été repoussé. On a profité de ce délai pour nous organiser encore mieux, améliorer l’environnement. Nous avions un conflit avec la mairie qui avait fait fermer l’eau. Comme la mairie nous proposait une solution très coûteuse avec une facture collective, on est allé voir l’entreprise fournisseur pour s'arranger avec elle.

 

"Il n'y a que la solidarité qui peut donner la force."

 

Quel était l’enjeu de la facture individuelle ?

 

Tous ceux qui faisaient des demandes de régularisation avaient besoin de quittance, la mairie voulait nous affaiblir. En 2005, nous avons signé un protocole avec les pouvoirs publics : ils ont proposé un hébergement provisoire et un accompagnement à tout le monde en attendant le relogement dans le parc social. 45 personnes ont été logées dans des logements temporaires, et 150, parmi lesquelles ma famille et moi, sont allées dans le Foyer Jeunes Travailleurs d’Aubervilliers tenu par ALJ 93. A partir de 2006, des solutions de relogement ont commencé à être proposées. Les réunions avec les pouvoirs publics et les associations ont continué au FJT. En 2008, le FJT devant faire l'objet de travaux, la préfecture a proposé une prise en charge hôtelière avec le Samusocial du 93. Les 40 personnes qui restaient dans le foyer ont d'abord refusé par peur d’être éloignées de l’école des enfants. Un compromis a été trouvé avec la préfecture à la condition qu’ils trouvent un hébergement dans la sous-préfecture de Saint-Denis.

 

Et la vie à l’hôtel ?

 

J’y suis resté de 2008 à 2011, à Bobigny puis à Montreuil, et entre temps nous avons été régularisés. Tous les jours, j’amenais les enfants à l’école à Saint-Denis, je ne les ai changés d’école que quand j’ai eu mon logement à Bondy.

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