En bout de chaîne. Parcours de crise et crise de parcours de travailleuses et travailleurs immigrés de l’hôtellerie-restauration | Samusocial de Paris

Se concentrer sur les personnes les plus durement impactées par la crise sectorielle dans l’hôtellerie-restauration, conséquence de la crise sanitaire du Covid-19, conduirait à laisser de côté des situations au coeur de ce rapport. Pour les travailleuses et travailleurs immigrés « en bout de chaîne » dont il est question ici, si l’on s’en tient à un examen rapide de leurs pertes de ressources monétaires, le basculement est moins brutal que pour d’autres personnels subalternes rencontrés pour l’enquête Hors-Service, français, avec des situations professionnelles assez stables, mais relativement plus appauvris par la mise à l’arrêt du secteur. Pourtant, si l’on prête attention aux modes de vie et aux projets d’ascension sociale, de façon insidieuse, la crise a des effets durables pour ces personnes qui occupent des postes d’exécution, perçoivent généralement de modiques revenus et sont concernées par des entorses vis-à-vis du droit du travail. Elle oblige à attendre encore pour accomplir des choses qui comptent, à renoncer à des pistes d’amélioration de leurs conditions d’existence déjà rudes.

Portraits de quatre travailleuses et travailleurs immigrés

A partir de quatre études de cas, deux effets paradoxaux de la crise pour cette population – protection accrue par accès à des places d’hébergement et suspension des tentatives d’ascension sociales – sont bien visibles. En retraçant la biographie de ces travailleuses et travailleurs immigrés, l’épisode de crise sanitaire est resitué par rapport à d’autres heurts dans des parcours marqués par une migration au cours de la dernière décennie. Les quatre personnes ont beau avoir des expériences très contrastées, leurs existences en France ont nombre de points communs : l’insertion par l’emploi y est difficile et compliquée par leur extranéité, l’occupation d’un logement autonome n’est pas une possibilité immédiate, et elles font face à des difficultés matérielles considérables. La crise rejoue ces épreuves, tantôt sur un mode atténué, tantôt accentué.

Des revenus d'activité et des trajectoires professionnelles heurtés par la crise

Pour s’en sortir en France, ces personnes immigrées « en bout de chaîne » ont dû emprunter des chemins non-salariés : subsister par des activités économiques que l’on peut pratiquer quand on est à la rue et sans papier, entrer dans des formes de domesticité contre logement, travailler au noir pour avoir juste de quoi joindre les deux bouts. Leur façon de générer des ressources et de les appréhender est tributaire de ces expériences non-salariées. En temps de crise, la mise à l’arrêt n’a donc pas les mêmes effets pour ces personnes, selon leurs façons d’utiliser les revenus acquis par le travail. Pour contourner la mise à l’arrêt de leur activité principale dans l’hôtellerie-restauration, les personnes avec les possibilités d’insertion les plus évidentes, peuvent chercher des « petits boulots » pour compenser la perte de leur emploi, le temps de retrouver une embauche plus satisfaisante. Pour d’autres, hébergées, en partie nourries, les petites rentrées invisibles d’argent ne pointent vers aucun horizon d’embauche légale ou stable, supportant une indépendance économique. Néanmoins, d’une façon ou d’une autre, toutes les personnes s’accrochent au travail : les revenus tirés du chômage, quand ils existent, sont loin de suffire à satisfaire les besoins basiques des ménages concernés, et toutes cherchent du travail sous une modalité ou sous une autre. Certaines trouvent à s’embaucher par le bouche-à-oreille, en réseau communautaire, quitte à être coincées dans des relations d’exploitation, même en étant régularisées sur le plan administratif. En temps de crise, leurs possibilités d’accès à un emploi plus protecteur sont encore plus bloquées. D’autres passent par la médiation d’agents publics ou parapublics pour trouver à s’embaucher – par des formations, des programmes d’insertion, des agences de placements spécialisées, etc. Elles sont mieux protégées de ces entorses, mais sont destinés à des postes peu qualifiés, des rémunérations faibles et des contrats précaires.

Des personnes immigrées durablement aux portes du logement

De la même façon, les parcours résidentiels des personnes immigrées sont marqués par des formes diverses de mal logement depuis l’arrivée en France, exprimant la panoplie des solutions d’hébergement gratuites ou très peu chères : hébergement chez des tiers avec contreparties, période sans-abri, place en hébergement d’urgence, colocation communautaire surpeuplée. A chaque modalité de logement correspondent des contraintes particulières. De façon contre-intuitive, d’autant qu’il est établi que les personnes les plus pauvres sont les plus touchées par la crise économique liée au Covid-19, pour les personnes sans-domicile ou mal logées, la situation peut être gage de protection. Des personnes accèdent pour la première fois à une place d’hébergement d’urgence, avec la possibilité d’y rester un temps extraordinaire si l’on compare avec la période précédant la crise. Mais lorsque l’on tentait de s’extraire d’un hébergement d’urgence occupé depuis des années, les effets de la crise sanitaire sont douloureux. Au chômage, point de sortie ; le rêve d’obtention d’un logement social (permis seulement aux personnes en situation administrative régulière) est remis à plus tard.

S'alimenter pendant la crise : une variable déterminante pour faire face aux pénuries pécuniaires

En matière d’alimentation, la crise sanitaire présente aussi des effets d’aubaine. Il arrive que les personnes immigrées en bout de chaîne recourent à l’aide alimentaire pour la première fois. Elles y ont cependant inégalement accès en fonction des lieux d’assistance fréquentés. En centre d’hébergement d’urgence, si elles ne sont pas nourries, elles reçoivent des chèques services. En revanche, à l’hôtel, quoique la crise sanitaire se traduise par un effort de distribution de ces subsides, l’accès n’est ni systématique ni durable. Il existe donc une forte disparité dans l’assistance fournie. Du reste, personne ne fréquente assidument de distribution alimentaire ou épicerie sociale, c’est uniquement une solution de dernier recours pour les personnes enquêtées. Pour les individus qui font face à des perturbations budgétaires et qui ne recourent que très peu à ce type de service, une tendance à se restreindre apparaît. Ce peut être pour favoriser ses enfants, situation déjà bien documentée pour les familles monoparentales, ou de façon moins critique, des tactiques pour dépenser le moins possible, même quand on a de l’épargne, correspondant à l’évitement de certains magasins et produits, à des achats allant à l’essentiel. Dès que l’occasion se présente, budget contraint ou non, il convient cependant de noter le fort investissement consenti par toutes les personnes pour composer ou partager des repas. Ce peut être un investissement temporel pour rassembler et partager les produits, que l’on cuisine parfois chez les personnes où l’on est invité. L’effort pour se permettre des plaisirs culinaires, en particulier avec des denrées de son pays, apparaît d’autant plus conséquent que les ressources sont faibles.

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