Cette difficulté à dire et à rendre visible nos expériences professionnelles vient peut-être de la nature même de notre travail : rien de visuellement perceptible, pas d’outillage spécifique, pas de théorie prédéfinie ; des pratiques, lieux et publics hétérogènes ; une identité professionnelle aux contours flous, des résultats difficilement quantifiables, une efficacité peu mesurable.
Une certaine forme de réserve, de modestie – voire de sentiment d’illégitimité à prendre la plume – nous rend sans doute également si peu enclins à écrire pour sortir de l’ombre…
Pour tenter de dépasser ce constat, j’ai souhaité partager mon quotidien de travailleuse sociale au centre d’hébergement d’urgence Romain-Rolland.
Mon choix de travailler avec le public adulte précaire, fragilisé, vulnérable (avec lequel j’ai fait mes débuts professionnels en province il y a vingt ans) résulte d’un cheminement tant professionnel que personnel.
Mon choix plus particulier de venir au Samusocial de Paris – dans un centre d’hébergement d’urgence qui accueille des personnes seules de tous horizons – répond à un besoin de faire de chaque journée une journée singulière avec ses rencontres, ses surprises, ses découvertes, ses émotions.
Si mon planning est réparti en différents moments et tâches qui viennent le structurer, la routine est absente et le bricolage omniprésent.
Côté structure : ma journée type débute par une lecture de journal de bord (transmissions) de la veille et de la nuit précédente pour préparer au mieux la journée qui s’annonce. Puis, je reçois les personnes accueillies à la nuitée qui se sont inscrites ou qui ont été orientées pour venir me voir. A partir de 11 heures, (heure limite de sortie du centre d’hébergement pour les personnes venues en urgence), je me consacre au travail d’accompagnement social global des personnes qui sont hébergées de manière stable. Cela peut prendre la forme d’entretiens dans mon bureau comme d’accompagnements à des rendez-vous extérieurs. Ce travail d’accompagnement au long cours m’occupe jusqu’à la fin de la journée.
Entre temps, avec l’ensemble des professionnels du centre (médecin, direction, animateurs, intervenants sociaux) nous nous retrouvons immuablement à midi, pour la réunion quotidienne, où nous faisons le point sur la matinée qui s’est déroulée et partageons les informations nécessaires au fonctionnement du centre (logistique, évènements importants de la vie des hébergés). S’en suit un temps de déjeuner en commun, qui permet des moments d’échanges conviviaux.
Côté bricolage : je compose, pour chaque personne que je rencontre, avec une réalité sociale, culturelle, économique, administrative, sanitaire, affective, qui demande adaptation et créativité. Puisqu’il s’agit en somme de « bricoler », à l’image de l’artisan qui remet se remet sans cesse à l’ouvrage, une réponse qui soit la plus adaptée à la personne dans sa singularité.
Je préfère parler de réponse plutôt de que de solution car, dans les faits, j’ai très peu de solutions à proposer aux personnes qui viennent à moi avec la demande explicite et concrète d’une mise à l’abri ou d’un hébergement stable.
Il s’agit le plus souvent d’entendre cette demande, ce besoin légitime, et de l’inscrire ensemble dans un espace dédié et protocolisé, avec le vague espoir que la personne soit contactée dès lors qu’une place sera trouvée (en l’occurrence sur une plateforme gouvernementale informatisée qui centralise et organise toutes les demandes d’hébergements, le fameux SI SIAO). Cette démarche, du fait de la pénurie d’hébergements et de logements, mène à une réponse aléatoire et souvent très lointaine, là où la personne est dans un besoin immédiat.
Le paradoxe est donc le suivant : les personnes viennent me voir avec une demande à laquelle je ne peux répondre, et pourtant elles continuent à venir me voir et je continue à faire mon travail.
Peut-être parce que l’essentiel ne se situe pas dans la réponse à cette demande explicite et impérieuse d’un toit mais plutôt dans ce qui émerge dans la relation entre cette personne singulière et moi, une fois cette demande entendue. Peut-être que cette demande n’est qu’une porte d’entrée, une mise en contact, un prélude, à autre chose qui vient nourrir un échange et mener, dans le meilleur des cas, à une rencontre.
J’observe en effet que face à une réalité de pénurie d’hébergement généralisée et partagée, les personnes que je rencontre viennent avant tout chercher une écoute, parfois un conseil, une orientation, mais toujours la considération de ce qu’ils vivent, de leur trajectoire, de leurs souffrances et leurs espoirs.
Autrement dit, derrière les formulaires d’AME, les demandes de logements sociaux et autres démarches administratives ; derrière les accompagnements physiques à des audiences, des rendez-vous médicaux ou des achats de vêture qui occupent mes journées ; c’est d’un appui, d’un lien qui rassure, dont les personnes ont besoin. Aussi je bricole, chaque jour, cherchant ‘les mots qui nourrissent et qui apaisent’ *, pour les aider à composer avec une réalité sociale et économique hostile. La tâche est aussi passionnante qu’immense et demande beaucoup d’humilité.
P.S : Lors de la dernière commande de fournitures professionnelles, j’ai demandé une baguette magique multicolore et universelle pour m’aider dans mon travail. Les semaines passent et je ne vois rien venir. Le fournisseur n’existe pas me dit-on. Je vais donc continuer à bricoler.