Accompagner sans rompre le lien : le parcours de Madame S., 61 ans 

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25 Mars 2026

La rue est souvent perçue comme un lieu de passage anonyme, où les histoires individuelles disparaissent derrière les chiffres et les urgences. Pourtant, chaque personne à la rue porte un parcours singulier, fait de ruptures, de résistances et parfois de reconstructions. À travers cette série d’articles, nous souhaitons donner la parole à celles et ceux qui vivent ou ont vécu l’expérience de la grande précarité, et qui sont accompagnés au quotidien par les équipes du Samusocial de Paris. Leurs témoignages racontent la complexité des trajectoires, mais aussi les liens, les soutiens et les espoirs qui permettent, pas à pas, de retrouver un chemin vers la stabilité et la dignité. 

La rue est souvent perçue comme un lieu de passage anonyme, où les histoires individuelles disparaissent derrière les chiffres et les urgences. Pourtant, chaque personne à la rue porte un parcours singulier, fait de ruptures, de résistances et parfois de reconstructions. À travers cette série d’articles, nous souhaitons donner la parole à celles et ceux qui vivent ou ont vécu l’expérience de la grande précarité, et qui sont accompagnés au quotidien par les équipes du Samusocial de Paris. Leurs témoignages racontent la complexité des trajectoires, mais aussi les liens, les soutiens et les espoirs qui permettent, pas à pas, de retrouver un chemin vers la stabilité et la dignité. 

Errance et premières démarches 

Depuis plus de vingt ans, Madame S. connaît un parcours marqué par l’errance et les ruptures. En 2022, elle s’installe à la rue dans le nord de Paris. Elle se rapproche d’un service d’accueil social qui l’aide à faire une demande d’hébergement. Madame S. se dit prête à accepter n’importe quelle solution, « pourvu qu’elle soit à l’abri ». Mais rapidement, les équipes sociales rencontrent des difficultés : Madame S. sollicite beaucoup son assistante sociale, tout en restant méfiante. Elle refuse de transmettre des documents ou des informations nécessaires à ses démarches. 

Dans le même temps, son état de santé physique et psychologique semble se dégrader. Les équipes sociales alertent alors plusieurs structures de la veille sociale pour organiser un suivi et aller à sa rencontre dans la rue. Peu à peu, un lien se construit entre Madame et les professionnels qui tentent de l’accompagner. 

Déplacements et nouvelles difficultés 

Mais cette coordination est rapidement fragilisée lorsque Madame S. quitte le nord de Paris pour s’installer dans le centre. Les équipes locales prennent alors le relais et une maraude bénévole de quartier se joint au suivi. Installée sur un campement important, son lieu de vie est finalement évacué par les forces de l’ordre. Madame se déplace alors vers l’est de Paris. 

Cette fois, les premiers signalements ne viennent pas des équipes sociales mais de la police et des services de la Ville chargés de l’espace public : Madame s’est installée avec de nombreux objets et du mobilier qui gênent la circulation. Malgré les plaintes, la police privilégie d’abord une approche sociale et alerte les équipes spécialisées dans l’accompagnement des personnes à la rue. 

Refus et perte de lien 

Les rencontres avec Madame S. se poursuivent. Les équipes lui proposent régulièrement de l’accompagner à l’hôpital ou de lui trouver une solution d’hébergement d’urgence, mais elle refuse systématiquement. Elle exprime désormais une demande très précise : obtenir directement un logement stable à Paris. Elle refuse les centres d’hébergement, tout en ne souhaitant pas engager les démarches nécessaires pour y accéder. Peu à peu, les échanges deviennent plus difficiles. Madame se montre très méfiante, parfois agressive, et semble traverser une grande détresse psychologique. 

Malgré ces difficultés, certain·es professionnel·les continuent de suivre la situation et organisent notamment la venue d’un médecin psychiatre mandaté par la justice. 

Un signalement qui relance le suivi 

Au printemps 2024, alors que les travaux liés aux Jeux olympiques modifient l’aménagement de l’espace public autour de son installation, la situation reste bloquée. Les équipes sociales n’osent parfois même plus l’approcher en raison de son agressivité. Pourtant, au mois de mai, une maraude bénévole signale qu’elle a réussi à établir un très bon contact avec Madame. Blessée à la jambe, celle-ci semble de plus en plus vulnérable et ne quitte presque plus son abri. 

Ce signalement permet de relancer la mobilisation des acteurs. Une équipe parvient à renouer le dialogue et à faire émerger à nouveau une demande d’hébergement. Parallèlement, une équipe spécialisée en santé mentale réussit à intervenir. 

Une première proposition de logement temporaire dans le centre de Paris lui est faite. Madame visite la structure et échange avec les équipes, mais demande finalement du temps pour réfléchir avant de refuser. Ce refus n’est pourtant pas un échec : cette proposition lui permet de se projeter et de retrouver confiance dans les professionnel·les qui l’accompagnent. 

Les équipes cherchent alors une solution plus adaptée à sa situation. Un dispositif qui propose un accès direct à un logement avec un accompagnement renforcé est envisagé. Madame accepte de rencontrer les professionnels de santé pour préparer sa candidature.

Accompagnement vers le logement stable 

Après plusieurs semaines, elle visite un premier appartement, puis un deuxième, qu’elle refuse tous les deux. Sans abandonner, les équipes lui proposent une troisième visite dans le nord de Paris, près de son premier lieu de vie. Cette fois, Madame S. accepte. 

En décembre 2024, elle emménage finalement dans son appartement. Les équipes continuent de suivre sa situation. Elle s’y maintient aujourd’hui, même si elle reste encore très réservée et accepte difficilement les visites à domicile. 

Le parcours de Madame S. montre combien l’accompagnement des personnes à la rue peut être long, fragile et semé d’allers-retours. Pendant plusieurs années, les refus, les déplacements et les difficultés de santé ont rendu l’intervention des équipes particulièrement complexe. Pourtant, grâce à la persévérance des professionnel·les et des bénévoles, au travail de coordination entre les différent·es acteur·rices et au maintien du lien, une solution a fini par émerger. 

L’accès au logement n’efface pas les années de rue ni les fragilités qui persistent, mais il constitue une étape essentielle vers une plus grande stabilité. 
L’histoire de Madame S. rappelle surtout que derrière chaque situation se trouve une personne, avec son rythme, ses peurs et ses choix.  Elle illustre aussi l’importance de ne jamais rompre le lien et de continuer à proposer, patiemment, des solutions adaptées.