Karin : Je suis Karin, je suis juriste à la mission JADE des Équipes Mobiles et j’interviens dans les structures du Samusocial de Paris depuis mars 2022.
Clémentine : Je suis Clémentine, je suis juriste au Samusocial de Paris depuis novembre 2021 et je travaille sur la plateforme AGATE comme juriste pour les ménages qui sont hébergés dans les hôtels Sociaux, en appui aux travailleurs sociaux.
Karin : J’interviens en appui aux travailleurs sociaux dans la situation des personnes accueillies ou hébergées par le Samusocial de Paris sur les questions de régularisation, c’est-à-dire l’accès à un premier titre de séjour et de temps en temps, à la marge, pour des renouvellements qui rencontrent des blocages.
Clémentine : Je travaille pareil, en appui aux Travailleurs Sociaux de la plateforme PASH. Ils vont nous saisir dès qu’il y a une personne qui est en situation irrégulière ou en situation administrative dite précaire. Je rencontre ces personnes, fais une première évaluation et en fonction de leur situation, je vais soit les accompagner vers une première demande de titre de séjour, soit sur des demandes de renouvellement complexes ou des changements de statut.
Karin : Tout d’abord, selon le protocole d’intervention de la mission JADE, ce sont les travailleur.se.s socia.ux.les qui nous orientent les personnes sans document de droit au séjour ou avec un document leur conférant un droit au séjour précaire (attestation de demande d’asile, récépissé, attestation de prolongation d’instruction…).
Puis, pour démarrer le suivi, , si c’est une personne très vulnérable, on fait le premier entretien avec le ou la travailleu.r.se social.e pour qu’iel soit une présence rassurante et que cela facilite la création d’un lien de confiance.
Sinon, s’il y a un suivi déjà installé, on intervient vraiment ensemble pour appuyer auprès des institutions le fait que la personne ait un suivi pluridisciplinaire par le Samusocial. Je pense notamment à des écrits qu’on peut faire en commun dans le cadre de demandes d’asile, de certificats d’accompagnement qu’on peut faire en
commun dans le cadre d’un dossier de régularisation pour expliquer la situation de la personne.
D’une manière générale, pour moi, c’est vraiment un appui, le ou la travailleu.r.se social.e, parce que c’est le ou la professionnel.le qui connaît le mieux la personne que je vais accompagner. Donc c’est aussi un repère pour savoir si je respecte bien la temporalité ou pas de la personne que j’accompagne. Je leur dis tout le temps, qu’on n’est rien sans les travailleurs sociaux, car ils sont au centre de l’accompagnement et c’est à eux de me donner la temporalité de mon travail.
Clémentine : Je trouve que le travail des TS est effectivement extrêmement important pour nous. Je compare souvent ça à mon précédent travail
de juriste, je travaillais dans une structure où n’y avait pas de Travailleurs Sociaux et on se prenait un peu tout de plein fouet. Au Samusocial de Paris, on est un peu protégé par notre statut de juriste. Quand les personnes viennent nous voir, nous, c’est vraiment que pour les questions de régularisation. Ils ne vont ou pas nous solliciter sur d’autres questions, pourtant vitales au quotidien (alimentation, hébergement, vestiaire).
Le travailleur social est le référent de la personne, ce sont eux qui vont se prendre des difficultés du quotidien sur la précarité des gens.
Au sein de la PASH, le travailleur social n’est pas nécessairement présent au premier rendez-vous, sauf lorsqu’i.e.l considère que c’est nécessaire du fait du profil de la personne. La plupart du temps je rencontre la personne seule dès le début, tout en ayant fait le point en amont avec le ou la TS et je vais ensuite les tenir au courant de l’avancée de mon travail pour qu’ils sachent les perspectives en termes de papiers et d’ouverture de droit.
Je vais régulièrement les solliciter : quand la personne a besoin d’une domiciliation, si la personne n’a pas déclaré ses impôts et qu’il faut
le faire…, pour l’inscription à des cours de français ou pour renforcer le volet « insertion » du dossier. Tout ça, je le vois avec le travailleur social qui est un soutien énorme pour nous pour ces choses-là. On a souvent recours aux TS pour qu’ils fassent des notes sociales dans le cadre du dépôt d’un dossier à la préfecture ou pour appuyer un recours auprès du tribunal. C’est important d’avoir dans le dossier une note du travailleur social qui explique la situation de la personne, les progrès qu’elle a pu faire dans son accompagnement. Cela valorise vraiment les dossiers à la préfecture et devant le juge.
Karin : J’ai eu des expériences où j’étais à la fois intervenante social et intervenante juridique. Le travail en pluridisciplinarité, pour moi, c’est vraiment l’avantage énorme de notre travail et de notre cadre d’intervention. On n’est jamais seul sur une situation et ça, c’est hyper rassurant.
Et ensuite l’avantage de notre travail c’est que ce n’est pas du pur juridique parce qu’on est vraiment auprès de personnes et pas simplement dans des dossiers, donc c’est un avantage, on fait du social dans le sens où on a des liens sociaux avec les gens qu’on accompagne. Pour les inconvénients, je dirai qu’on travaille dans un cadre juridique du fait de notre matière, qui n’est pas du tout satisfaisant ; et qui ne va pas évoluer positivement donc forcément on a des frustrations. S’ajoutent les modernisations, dont notamment la dématérialisation, qui fait que l’on n’a plus accès qu’à des plateformes en ligne et non à des personnes avec qui on peut effectivement échanger sur la complexité des situations qu’on accompagne. Enfin ça reste quand même un travail plus satisfaisant que frustrant parce qu’on a l’impression d’être utile dans le chemin de la personne. J’ai l’impression qu’on arrive à un moment de son parcours pour l’aider à débloquer une étape supplémentaire pour avancer.
Par contre, ce qui est un peu frustrant aussi, par rapport à d’anciennes expériences professionnelles où j’assurais un accompagnement global, c’est que parfois quand une personne accompagnée accède à un titre de séjour, on n’observe pas concrètement l’évolution positive derrière puisqu’on n’intervient pas sur cette partie du parcours.
Je travaille notamment beaucoup avec les femmes isolées et donc c’est souvent ça qui est un peu frustrant, c’est d’avoir été le réceptacle de tout leur vécu traumatique et de ne pas forcément assister à la suite de leur reconstruction. Là encore, ce sont les travailleurs sociaux qui nous permettent de prendre du recul et nous disent comment la situation a évolué et en nous donnant des nouvelles d’accès au travail ou au logement. Et ça c’est une belle récompense.
Clémentine : Ce qui fait toujours très plaisir, c’est quand une personne a finalement obtenu son titre de séjour. Pour nous, c’est la récompense
ultime même si ça prend souvent beaucoup de temps. Mais quand on arrive à ça, c’est vraiment une belle satisfaction.
Et puis, en lien avec les travailleurs sociaux, ils me tiennent au courant quand une personne que j’ai accompagnée pour sa régularisation sort de l’hôtel vers du logement. Là c’est un peu le Graal. Comme les TS ce qui me frustre le plus, ce sont les délais de traitement des dossiers qu’on dépose. On accompagne les gens pendant des années car entre le moment où on va déposer une demande de titre de séjour et le moment où on aura une réponse de la préfecture, il peut se passer 2 à 3 ans donc pour les personnes c’est dur.
Le fait aussi, que ce soit parfois très arbitraire et que parfois on se demande pourquoi un dossier passe et pas un autre, c’est aussi une frustration.
Clémentine : J’ai pensé à quelque chose que je n’avais pas dit sur mon travail avec Travailleurs Sociaux. Certains accompagnements sont particulièrement compliqués du fait des problématiques propres à la personne que l’on accompagne (problème psy, addictions,
comportements autodestructeurs) : dans ces cas là, la pluridisciplinarité est très précieuse : avoir le regard de plusieurs professionnels permet de retravailler les priorités, quitte à mettre entre parenthèse le travail juridique le temps d’avancer sur d’autres difficultés. Avoir d’autres professionnels sur lequel s’appuyer est un vrai plus.
Karin : Effectivement, ce sont eux qui font, en quelques sortes, rempart pour nous, mais j’espère qu’ils ressentent qu’ils peuvent aussi compter sur nous.
Enfin, je me dis que j’essaye en tout cas d’être aussi à l’écoute pour les collègues de la charge qu’iels voient aussi notre mission d’appui comme ça : que les TS puissent compter sur nous, pas seulement pour le juridique, mais aussi pour les aider à porter la situation et se sentir moins seuls dans un accompagnement.
Clémentine : Une fois qu’on ouvre les droits, on voit aussi qu’il y a d’autres choses qui se mettent en place, par exemple les travailleurs sociaux peuvent faire intervenir les CIP pour aider dans la recherche d’emploi.
Karin : Si on va vraiment dans l’utopie totale, en référence à Coluche sur les Restos du Coeur, j’aimerais bien que mon travail n’existe pas : c’est-à-dire vivre dans un cadre juridique dans lequel il n’y aurait pas besoin de juriste en droit des étrangers dans le sens où il y aurait la liberté d’installation et de circulation des personnes là où elles le souhaitent, peu importe leur nationalité.
Il y aurait tellement à dire en cas de baguette magique. Si je devais être plus pragmatique, j’aimerais que la matière du droit des étrangers ne soit pas un sujet si politique et que les différents législateurs arrêtent d’en délimiter les contours en fonction des fausses idées dont l’extrême droite inonde l’opinion publique.
Clémentine : Il n’y aurait plus d’étrangers sur cette terre.