Thomas : Je m’appelle Thomas Robin, je suis Travailleur social à la Halte Femme du Samusocial de Paris qui est situé à l’hôtel de ville depuis presque 2 ans et demi.
J’ai comme mission d’accompagner dans leurs démarches sociales et administratives un certain nombre de femmes. Certaines sont stabilisées sur le dortoir, au nombre de 39. On accueille aussi des dames sur l’accueil de jour qui est ouvert du lundi au vendredi de 10h00 à 18h00.
On propose aussi des créneaux de permanences sociales aux femmes qui fréquentent l’accueil de jour, pour faire le point sur leur situation sociale et leur proposer éventuellement un accompagnement social global plus conséquent, sur le plus long terme. C’est par ce biais-là que les femmes accèdent au dortoir.
Juliette : Je m’appelle Juliette Berthold, je suis doctorante en philosophie à l’Université Paris Nanterre en contrat Cifre avec le Samusocial de Paris. En parallèle de ma thèse, je coorganise la démarche éthique au Samusocial, qui comprend les instances éthiques et les ateliers éthiques.
J’ai commencé ma thèse il y a un an et quatre mois. Le thème est « la protection de soi des personnes sans abri dans le cadre de l’assistance». Cela consiste à regarder comment les personnes accueillies dans trois structures du Samusocial se protègent elles-mêmes de diverses menaces, à la fois extérieures et intérieures à la structure. Cette thèse est une thèse de philosophie avec un terrain. Pour le réaliser, je me rends dans 3 structures: une Halte, un CHU familles et un hôtel social. J’y effectue des observations participantes et surtout des entretiens avec les personnes accueillies qui en ont envie.
Les entretiens sont très libres dans le format; le but est d’avoir la réflexion des personnes, leur expérience et leurs analyses sur ce sujet de l’auto-protection.
Thomas : A la Halte Femme, on a l’habitude d’accueillir des chercheurs et chercheuses donc pour nous la présence de Juliette sur la structure allait de soi et on l’a accueillie avec grand plaisir. C’est dans ce cadre-là qu’on s’est rencontrés et à partir de là on a échangé régulièrement pendant plusieurs mois.
Ces échanges étaient plutôt de nature informelle après les entretiens que tu avais (Juliette) avec les dames ou en amont ou lors des réunions, et cetera. Tu as aussi participé à quelques réunions d’équipe.
On n’a pas travaillé ensemble à proprement parler sur le la Halte Femme Hotel de Ville, c’était plutôt des discussions sur la démarche de Juliette et sur son sujet de thèse.
Juliette : On s’est rencontrés en juillet lors de ma première venue à la Halte quand elle était déplacée en raison des Jeux Olympiques dans une crèche du 20e. Effectivement, c’était plutôt des conversations informelles, mais très aidantes pour moi, pour mon terrain
Un des points de départ de notre travail ensemble c’était l’instance éthique que tu as sollicitée pour une situation. Tu as fait le travail de préparation et de participation à l’instance, ça c’était notre travail plutôt côté démarches éthiques.
Côté recherche, nous avons fait une double intervention lors d’une conférence en interne au SSP qui a été plutôt théorique pour nous et qui portait sur le thème de la protection de soi des personnes.
C’est donc lors de ces deux moments (instance éthique et conférence) qu’on a travaillé ensemble.
On a aussi eu beaucoup d’échanges informels. Je pense que dans le travail social, c’est souvent ça. Enfin, j’ai l’impression en tout cas que c’est souvent ces échanges-là qui sont importants, c’est un peu sur le vif, mais ils permettent de travailler en équipe finalement. J’ai pu poser des questions à l’équipe des lieux où je faisais mon terrain, je me demandais si je faisais bien, j’avais des questions éthiques par rapport à ma propre recherche de terrain.
Vous m’aviez donné des conseils par rapport aux enregistrements des entretiens. Vous m’aviez aussi conseillé de ne pas forcément proposer la participation à l’enquête à quatre femmes qui étaient trop fragiles psychiquement. Mon questionnement était plutôt sur l’éthique, sur ma démarche d’enquête et sur comment faire pour ne pas déstabiliser la Halte par ma présence.
Thomas : La présence d’intervenants et/ou intervenantes extérieurs sur le site, je trouve que ça apporte toujours quelque chose parce que ça crée un espace de parole différent pour les femmes; une autre ressource dont elles peuvent se saisir et qui, ne rentre pas nécessairement dans le cadre. Les femmes accueillient l’identifient pas en tout cas comme une personne de l’équipe car sa posture est différente.lles se sont saisies de ta présence et de l’objet de ta recherche, et pour peut être te dire des choses à toi qu’elles ne nous ont pas dit à nous et qui leur font du bien dans un contexte comme celui-ci où elles sont toutes ensemble sur un gros collectif. Et puis ce que ça m’a apporté personnellement, je suis assez friand d’intervenir, que ce soit lors de commissions, de séminaires ou là cette l’interview, parce que ça permet de faire un pas de côté. On a effectivement souvent un peu la tête dans le guidon, donc ces échanges sont très riches et importants, mais on a besoin de ce recul-là de temps en temps, un peu de réflexion.
Pour l’intervention dans le cadre du séminaire dont tu parlais Juliette, je me suis instantanément posé une question que je me pose tout au long des accompagnements.
La question de l’autoprotection des femmes. Et je crois que réfléchir à partir de ma position de travailleur social, mais avec du recul m’a beaucoup aidé. Si le Samusocial de Paris, a pour mission de protéger et de garantir la dignité des personnes, etc, il faut aussi je pense avoir conscience que l’on peut aussi représenter cette violence qu’elles connaissent, qu’elles ont connu, qu’elles connaissent toujours. De fait, ça suppose de comprendre et légitimer aussi ces mécanismes de protection face aux diverses menaces et contraintes. Tout ça traduit aussi la capacité des femmes à se protéger elles-mêmes, des formes de solidarité, la préservation de leur autonomie, etc. Et c’est aussi à nous de soutenir cela, parce que cette capacité continuera de les accompagner au-delà de leur passage dans notre structure.
On se doute que les femmes qui viennent c’est probablement qu’elles y trouvent quelque chose de sécurisant, de réconfortant, certaines justement parce que c’est l’hôtel de ville et que ça, ça renvoie aussi l’image de quelque chose de très institutionnel.
Juliette : Travailler avec les équipes c’est hyper important. Ça fait partie de mon choix de terrain pour ma thèse, dans le sens où il faut que l’équipe soit partante pour que je vienne faire du terrain dans la structure.
Les petits échanges ponctuels pour comprendre les interactions avec les femmes où je n’avais pas forcément d’aspect clinique par mes études m’ont permis de comprendre beaucoup de choses que je trouvais étranges et sur lesquelles je me questionnais. Et puis, pour moi, faire du terrain, c’est être dans un endroit contenant.
C’est hyper important que je fasse confiance à l’équipe sinon je n’arriverais pas à réaliser mon terrain. L’équipe de la Halte était hyper accueillante, hyper soutenante.
L’équipe fait partie du choix du terrain, leur aide m’a permis d’avoir beaucoup d’éclairage, de comprendre des choses et puis aussi de construire quelque chose qui puisse apporter à l’équipe ou aux personnes accueillies. L’objectif est de faire du « donnant donnant» parce que quand on est chercheur et qu’on vient sur un terrain, on a l’impression de prendre beaucoup aux personnes concernées, aux équipes, on leur prend du temps, de l’énergie, des explications aussi, pour comprendre le fonctionnement d’un terrain.
Les échanges qu’on a eus avec Thomas sur la situation présentée à l’instance éthique concernaient aussi la notion de protection. À quel point on mettait cette femme face à ses dissonances et ses contradictions apparentes? Ces échanges ont nourri la notion de protection, d’autonomie.
Ça m’a amenée à faire un pas de côté et à ne pas sous-estimer toutes ces critiques de la notion de protection notamment en provenance des personnes enquêtées.
La protection de soi, pour toi Thomas, elle fait sens quand on a la biographie des personnes parce que c’est par rapport à leur parcours qu’on la comprend. Ma méthodologie ne permet pas d’avoir accès à cette biographie car je pose quasiment aucune question, je laisse la personne accueillie me parler de ce dont elle a envie.
Tes analyses m’ont ouvert un autre angle pour aborder la protection de soi, angle que je n’avais pas eu par mon terrain.
La thèse, c’est un travail solitaire et dans une thèse avec un terrain, ce que les anthropologues appellent un terrain « explosif » en raison de la fragilité des personnes, on a peur en fait, de provoquer une réaction ou une déstabilisation. On peut en parler évidemment aux personnes concernées, mais avoir le regard et aussi le cadrage de l’équipe avant d’engager des entretiens aide beaucoup.
Juliette : Ah oui complètement.
Thomas : Oui, oui.
Juliette : L’équipe apporte une protection et puis, ça fait partie de ma protection de moi-même ça, de beaucoup me reposer sur les professionnels et je pense que c’est l’avantage d’une thèse Cifre. La Cifre c’est vraiment se plonger dans un endroit où ce sont les professionnels qui sont experts. Tu t’appuies sur eux et sur leurs expériences. Je trouve que le contrat Cifre est très protecteur parce que si j’allais sur le terrain du social sans être collègue de l’équipe ça m’apporterait moins de protection.
Thomas : Je voulais juste rebondir sur ce que tu disais Juliette lorsque tu parlais du parcours des personnes qui est aussi à prendre en compte dans quand on se pose la question de la protection qu’elles recherchent ou qu’elles évitent justement.
L’hôtel de ville, qui est quand même un un bâtiment assez impressionnant pour certaines personnes qui renvoie quelque chose d’assez chargé institutionnellement.
Et avec des agents de sécurité. J’ai remarqué qu’on a quand même de plus en plus de dames qui souffre de troubles psy, d’ordre psychotique.
Juliette : Un peu comme une forteresse du coup ?
Thomas : Oui, un peu comme une forteresse. On a aussi de la part de ces de ces dames-là qui souffrent de troubles délirants, de persécutions, des demandes assez lunaires auquel on est en incapacité de répondre favorablement parce que parce qu’elles ne sont concrètement pas réalisables, Cette recherche de protection est un peu de l’ordre du grandiose parce que c’est l’hôtel de ville, parce que c’est Paris Centre.
Juliette : Parfois, de façon schématique, on dit que les professionnels ont des compétences et des savoirs d’expérience professionnels, les philosophes ont des savoirs théoriques et les personnes accompagnées des savoirs d’expérience.
Mais, je pense plutôt que, parmi les équipes et les personnes accueillies, tout le monde est à la fois philosophe et porteur d’une expérience. Les philosophes insistent parfois trop sur leurs savoirs théoriques au détriment de leurs savoirs d’expérience. Avec les personnes concernées, dans pas mal d’entretiens, c’est de la philo.
C’est frustrant car l’enquête de terrain invite à anonymiser les entretiens des personnes enquêtées alors qu’il y a tellement d’idées et d’analyses passionnantes qui leur appartiennent et qui devraient leur revenir, comme lorsqu’on cite un auteur ou une autrice en philosophie. Comment on fait pour rétribuer toute cette pensée qui n’appartient pas à la chercheuse?
C’était ça aussi donc, que voulais rajouter, pour lutter un peu contre les statuts.