L’accompagnement social à l’ESI : tissser le lien avec la réduction des risques

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Travailleur social avec homme agé

Avec Nathan Lesein, éducateur spécialisé

  • Est-ce que tu peux te présenter ?

Oui, je m’appelle Nathan Lesein, j’ai 29 ans, j’ai commencé en étant en service civique au Samu social de Paris, puis au LHSS Saint Michel en tant qu’animateur socioculturel car il y avait un réel besoin de proposer des projets d’animation culturelle aux personnes hébergées, c’était vraiment une forme de complément entre l’accompagnement social et médical. Par la suite j’ai été recruté en CDD et après CDI, donc j’ai fait 4 ans au LHSS Saint Michel où les personnes participaient aux différents projets d’animation que je proposais et parlaient de leur histoire de vie et leur accompagnement social.

Et moi, j’avais envie d’aller plus loin dans ma pratique professionnelle et notamment de tendre vers l’accompagnement social.

Donc, Matthieu Mirta, l’ancien responsable de l’ESI Saint Michel m’a conseillé et aidé pour m’inscrire en formation d’éducateur spécialisé et en me proposant un apprentissage à la halte de nuit ce qui me permettait d’avoir la pratique de terrain à l’ESI et les apports théoriques durant la formation au sein de l’IRTS Parmentier. Donc, j’étais sur la Halte une semaine sur 2 pendant 3 ans et j’ai été diplômé en juin 2024 et recruté en juillet 2024 comme éducateur spécialisé sur l’ESI. Pour l’instant j’ai fait du coup toutes mes expériences professionnelles sur le site Saint Michel en changeant de poste. C’est en parcours très varié, mais au sein du Samusocial de Paris. Je suis fier de ma petite évolution professionnelle et de mes différentes missions. Cette année ça fera 9 ans que je suis au Samu social de Paris.

 

  • Est-ce que tu peux nous parler des spécificités de l’accompagnement social à l’ESI ?

Oui, on est 4 travailleurs sociaux sur l’ ESI, et il y a une coordinatrice sociale et 2 collègues assistantes de service social et moi en tant qu’éducateur spécialisé.

Pour moi, ce qui fait la richesse de l’ESI, c’est qu’on travaille en équipe pluridisciplinaire, notamment avec une équipe soignante composée d’aides-soignante, d’infirmières.

Il y a aussi des médecins, des psychologues addictologues et cela nous permet de réaliser beaucoup d’orientations en interne.

C’est la richesse de l’ESI, pour les TS les missions principales, c’est d’accompagner des hommes de plus de 25 ans isolés en majorité, en rupture sociale et familiale, en situation d’errance et de grande précarité.

La mission principale est de les aider à trouver une solution d’hébergement parce que tous les hommes qu’on accompagne sont en situation d’errance.

Pour moi, c’est le plus important dans le travail social à l’ESI. Ensuite, on va être amené à réaliser par exemple des ouvertures de droits (CSS, AME…).

On a la chance d’avoir une permanence CPAM, donc ce qui peut nous permettre d’ouvrir plus facilement ces droits, de déposer des dossiers directement en permanence, ce qui va nous faire gagner beaucoup de temps.

On fera évidemment beaucoup le lien avec l’équipe médicale parce que la plupart des personnes accompagnées ont des problématiques de santé conséquentes et multiples.

On peut aussi ouvrir les droits au niveau des prestations sociales qui peuvent être versées quand les personnes sont en situation régulière. On a aussi un gros travail de mise en lien avec les juristes du service JADE, du Samusocial de Paris et également de l’association Droits d’urgence avec laquelle on travaille.

On a accompagné certaines personnes en situation régulière, mais moi j’ai à peu près 90% des personnes que j’accompagne qui ne sont pas régularisées, pour lesquelles on est vraiment dans de l’ouverture de droits santé et dans l’obtention de solution d’hébergement d’urgence.

C’est la priorité. Après, on a cette chance sur l’ESI, même s’il y a beaucoup de travail administratif à faire dans l’accompagnement social, on a cette chance aussi de faire de l’aller vers sur le site qui est propice à ça grâce au jardin, aux espaces extérieurs qui favorisent l’échange avec les personnes.

Pour la création de lien chaque travailleur social à un temps de permanence sociale dans la semaine, ce qui nous permet de recevoir des gens qui ne sont pas suivis en entretien social. L’idée est de les recevoir pour faire un premier diagnostic social, les aider sur des demandes temporaires.

Et s’il y a un besoin après d’entamer un accompagnement social par la suite, si on a de la place, cela suppose qu’on a pu orienter d’autres personnes pour prendre bien sûr des nouveaux suivis.

Dans le cadre de notre suivi social, on a aussi un temps d’accueil hebdomadaire qui nous permet de créer du lien avec les nouveaux arrivés, de leur parler des prestations proposées et d’essayer petit à petit de les faire rencontrer un travailleur social ou un professionnel de santé, si le besoin se fait sentir. Je trouve que c’est très complémentaire et il y a vraiment une belle richesse parce qu’il y a plein de structures. On est un petit peu noyé par la charge administrative qu’impose l’accompagnement social, mais on peut vraiment faire du terrain et créer du lien et faire de l’aller vers.

 

  • Est-ce que tu peux illustrer l’année 2024 par une situation ou des éléments qui permettent de montrer ton travail ?

Oui, il y a notamment une situation d’un Monsieur que j’ai accompagné quand j’étais apprenti à la halte de nuit. Il est resté sur la halte de nuit pendant 2 ans, et que j’ai continué d’accompagner en arrivant à l’ESI. Monsieur a 70 ans, originaire de La Réunion à Saint-Denis. Il a connu un parcours qui représente en moyenne 30 ans d’errance. Au début du suivi, il était vraiment en situation d’incurie massive, en perte de repères, avec une addiction très prononcée au niveau de ses consommations d’alcool.

Petit à petit, on a réussi à créer du lien, on s’est mis en lien avec la mission Interface.

Et Monsieur a verbalisé des envies d’accompagnement, des envies de prise en charge notamment un projet d’aller en EHPAD. On s’est mis en lien avec plusieurs EHPAD, par le biais de la mission Interface.

On a ouvert les différents droits de Monsieur, ça a pris beaucoup de temps parce qu’au début, Monsieur mettait beaucoup en échec ses rendez-vous parce qu’il ne s’y rendait pas.

Et avec ce travail qui a été fait notamment avec la réduction des risques mise en place sur Saint Michel, la mission Interface, on a ouvert ses droits, demande d’ASPA, une visite de projection en EHPAD.

On a refait ses papiers d’identité, ça nous a pris beaucoup de temps, il y a eu beaucoup d’échecs, on a du recommencer et il y a eu une visite de projection qui s’est bien déroulée, des rendez-vous de pré admission, Monsieur s’y est rendu à chaque fois. On avait un très bon lien avec lui. L’équipe soignante a préparé ses affaires la veille. Il nous a remercié encore. Il était très ému donc pour moi, c’était vraiment l’un des premiers accompagnements sur le long terme et on sortait vraiment la personne de la grande précarité pour l’amener du coup vers le logement et là, vers un EHPAD. Et dans ma représentation de jeune travailleur social, je me disais

« Monsieur, pourra vraiment avoir encore de belles années devant lui et finir ses jours dans de bonnes conditions, avec un confort de vie nécessaire et quand même des moments positifs qui arriveront encore».

Donc c’était très motivant, très important pour moi et le jour de l’admission (on devait s’y rendre avec une collègue de la mission Interface, réaliser l’admission de Monsieur et manger avec lui et avec l’équipe de l’Ehpad.)

Le jour de l’admission Monsieur a quitté la halte très tôt en matinée, et on ne l’a plus revu.

L’équipe n’a plus de ses nouvelles et malheureusement, on a dû mettre un terme à cette admission en EHPAD, ça été vécu au début comme un échec.

J’ai pas réussi à prendre assez de recul au début et je me suis aussi un un peu remis en question sur ma pratique en me disant est-ce qu’on a vraiment réussi à identifier les réelles envies et besoins par rapport au projet de Monsieur ?

 

  • Est-ce qu’on a pas fait certaines erreurs ?

On a pu aussi beaucoup échanger en groupe d’analyse de pratiques avec l’équipe. Il y a pas mal de collègues plus expérimentés qui m’ont aussi expliqué que de nombreuses personnnes ayant subi de nombreux traumatismes à la rue, avaient du mal par moment à accepter une amélioration radicale de leurs conditions de vie.

Comment faire face à un refus de prise en charge ? Ça m’a beaucoup remis en question dans ma pratique, mais ça m’a aussi fait beaucoup avancé. Cette situation m’a donné davantage de recul sur d’autres situations.

 

  • Comment avez-vous fait pour créer le lien avec ce Monsieur ?

Au début, Monsieur arrivait en état d’alcoolisation massive on avait eu une formation réduction des risques, ça nous a permis de parler avec Monsieur qui se rendait compte que par moment il consommait trop et qu’en fait il voulait arrêter radicalement.

La psychologue addictologue lui expliquait qu’il pouvait y avoir notamment un syndrome de sevrage et que ça pouvait être très dangereux. Quand je travaillais en soirée à la Halte, on n’avait pas d’infirmière par moment, mais on avait une réserve de canettes de bière dans le tiroir pour donner à Monsieur, pour éviter qu’il soit vraiment trop en crise de manque. Et ça nous évitait de devoir appeler les pompiers et de créer des complications plus importantes.

On appelait les secours si l’état de Monsieur se dégradait.

Faire de la réduction des risques nous permettait de stabiliser Monsieur, et en fait ça le rassurait de pouvoir consommer cette bière le soir et ça permetait de créer du lien, d’avancer sur ses démarches et il ne s’alcoolisait plus massivement la journée parce qu’il savait qu’il allait avoir sa consommation le soir donc, et dans un cadre plutôt sécure avec son travailleur social.

Ces modalités d’accompagnement, nous permettaient de discuter de beaucoup de choses, de son parcours antérieur, de sa vie antérieure familiale, de ses expériences professionnelles, de ses histoires d’amour, de sa consommation et par la suite, moi ça m’a permis aussi de faire le lien avec d’autres professionnels de l’équipe comme la psychologue addictologue et de réentamer progressivement, une prise en charge au niveau de son accompagnement social, et de ses envies.

Cet accompagnement s’est déroulé sur une temporalité d’un an et demi, donc ça a mis du temps aussi à venir. Dès qu’il y avait une petite amélioration, j’ai essayé aussi de revenir vers lui, de l’encourager et de vraiment pas passer à côté de ces petits détails qui sont parfois très importants dans la relation éducative et qui permettent vraiment de faire émerger de très belles évolutions dans cette relation éducative et ça permet aussi de construire après un accompagnement social.

 

  • Et si tu avais un conseil à donner à jeune professionnel, tu lui dirais quoi ?

Je lui dirais vraiment d’essayer et c’est ce que j’ai aussi mis en place parce que moi j’avais un petit peu cette expérience de terrain à la halte de nuit. On voit beaucoup de personnes sur l’ESI à la journée, on reçoit beaucoup de personnes en entretien. Les entretiens tournent autour des différentes démarches sociales à faire ce qui est normal, mais j’essaie toujours d’aborder d’autres sujets avec la personne pour vraiment sortir un petit peu du contexte formel, de l’entretien pour créer davantage de liens.

Au début, je me disais, je n’aurais pas forcément le temps de faire ça, mais je me rends compte que le fait de prendre ce temps, ça permet vraiment de créer un lien de confiance avec la personne et de pouvoir réaliser plus facilement la suite de son entretien.

Donc c’est vraiment important de prendre ce temps. Je trouve que ce qui est beau dans notre métier, c’est qu’on rencontre énormément de personnes différentes tous les jours avec une pluralité d’histoires de vies très passionnantes, c’est une richesse parce qu’on découvre de nombreux récits de vie au quotidien et j’essaie vraiment de faire en sorte de prendre ce temps. Bien sûr, il y a la réalité qui fait qu’on ne peut pas toujours le prendre en fonction des urgences, mais globalement, je trouve qu’on peut le faire à l’ESI, et c’est agréable dans la pratique professionnelle.

 

  • Si t’avais une baguette magique qu’est-ce que tu ferais? Qu’est-ce que tu demanderais?

Comme beaucoup de travailleurs sociaux à l’heure actuelle, je demanderai davantage de solutions d’hébergement d’urgence, quand les personnes sont régularisées, on a pas mal de modes d’action qui fonctionnent bien. On a beaucoup aussi de formations pour être réactif, mais c’est vrai que là beaucoup de structures d’hébergement d’urgence ont fermé, beaucoup de gens doivent être relogés.

Malheureusement, ça crée actuellement une pénurie de solutions d’hébergement d’urgence. On fait en sorte de continuer de motiver les personnes, on fait beaucoup d’entretiens motivationnels en ce moment en disant que voilà, on va finir par trouver une solution, mais ça peut être difficile pour un professionnel d’avoir moins de solutions que d’habitude durant la période hivernale.