Comment accompagner les personnes précaires, vulnérables, souffrant de troubles psychiques ? Entre ruptures de lien, refus d’accompagnement et multiplicité d’acteurs mobilisés, l’histoire de Mme D illustre les limites des dispositifs classiques, et les enjeux d’adaptation des pratiques professionnelles face aux situations dites de « grande marginalité ». Elle montre aussi comment une coordination renforcée et une action persévérante peuvent conduire à une sortie de rue.
Madame D. souffre du syndrome de Diogène. Cette maladie se caractérise par l’accumulation excessive d’objets inutiles, au point de rendre son logement insalubre et inhabitable, et par un sentiment de honte qui empêche de demander de l’aide. Madame D. quitte son appartement en 2016, pour s’installer dans la rue à proximité.
De nombreuses maraudes lui rendent visite et Madame D. se crée un réseau de soutien entre bénévoles, professionnel·les et riverains. Elle bénéficie rapidement d’une prise en charge en CHU en chambre individuelle, mais elle n’adhère ni au suivi social ni à l’aide proposée sur le plan psychologique. Elle prend difficilement conscience de ses troubles psychiques et de leurs conséquences. Elle n’aide pas les travailleurs sociaux qui cherchent à faire valoir ses droits sociaux, fermant toute perspective d’orientation sur du logement d’insertion ou des établissements médicalisés pour personnes âgées.
L’intervention de la mission Interface du Samusocial de Paris, spécialisée dans l’accompagnement de personnes âgées ou en situation de handicap, permet quelques avancées, mais Madame D. refuse la poursuite de l’accompagnement, et ses relations avec les autres personnes du centre se dégradent.
En 2018, après deux ans d’hébergement, Madame D. est exclue pour violence et retourne à la rue. Elle se déplace sur plusieurs arrondissements limitrophes, se met à l’abri dans les hôpitaux, parfois dans la tente d’un ami, ou se réfugie à Halte Femmes de l’Hôtel de Ville.
De nombreux accueils de jour, maraudes et équipes spécialisées tentent de créer un lien avec elle, mais elle refuse toute intervention suivie.
Son état de santé inquiète les acteurs, et les maraudes du Samusocial de Paris tentent des interventions, mais Madame D. refuse tout diagnostic ou orientation vers le soin. L’infirmière responsable du parcours de soin au Samusocial tente malgré tout de centraliser son suivi médical, en lien avec les Hôpitaux de Paris.
Cependant, ses refus et son errance ne permettent pas une coordination efficace, et contribuent à un suivi décousu.
En 2024, face à la dégradation de son état, les équipes réussissent à organiser son hospitalisation en urgence. Toutefois, Madame D. fugue aussitôt, alors même qu’un projet d’hébergement en Unité de Soins de Longue Durée était engagé et qu’un signalement au procureur avait été transmis en vue d’une mise sous protection judiciaire.
Le 115 et la Coordination des acteurs de la veille sociale (CAVS) du SIAO de Paris reçoivent de plus en plus de signalements la concernant, émanant d’acteurs institutionnels, associatifs et de particuliers. Chacun veut intervenir ou pense que quelqu’un d’autre devrait le faire, mais cette situation ne correspond à aucun schéma connu.
Il faut imaginer une solution complètement personnalisée, mobilisant des compétences pluridisciplinaires. La Cellule de Veille Sociale en mairie d’arrondissement désigne un référent social unique, une maraude de l’association Aurore, qui engage un travail de coordination avec les différents acteurs.
Après un diagnostic approfondi, l’équipe préconise une orientation vers le dispositif Grands Marginaux. La CAVS propose une place à Madame D. à peine deux semaines plus tard, au CHU Phénix. Cette structure permet de s’adapter à ses besoins : elle propose une chambre individuelle, à proximité de ses repères en rue, et un accompagnement pluridisciplinaire conciliant autonomie et soutien renforcé.
Madame D. accepte de visiter la structure en compagnie de la maraude Aurore Est et intègre le CHU dans la foulée. La mission Interface poursuit également le suivi de la situation.
Depuis lors, Madame D. s’y est stabilisée. La CAVS reçoit ponctuellement des signalements indiquant sa présence en journée sur son ancien lieu de vie en rue, mais le lien est maintenu par Aurore Est et Madame D. regagne chaque soir sa chambre. Il aura fallu 10 ans pour parvenir à ce résultat.
Le parcours de Madame met en évidence la complexité de l’accompagnement des personnes en grande marginalité présentant un syndrome de Diogène. Leurs besoins multiples – sociaux, sanitaires, psychiques – dépassent les dispositifs qui ont été conçus pour traiter des problématiques individuelles, créant des ruptures de suivi et de l’errance.
La désignation d’un référent unique et la mise en place d’une orientation adaptée ont toutefois permis de rétablir une dynamique plus cohérente, conduisant à une stabilisation progressive. Ce cas souligne ainsi l’importance centrale de la coordination et de la continuité du lien dans l’accompagnement social de situations complexes.