« C’est dur de plaire aux français ». Ces mots, je les avais entendus de la bouche de Diogo, que notre Samusocial accompagnait. Diogo était un homme sans-papiers hébergé depuis dix ans en hôtel, espérant obtenir un titre de séjour. Dans ses mots, j’entendais chez lui son intériorisation du mot sans-papier comme stigmate social (Goffman, 1963) et toute la souffrance qui en découle et se déverse. J’entendais aussi son hypercorrection sociale (Sayad, 1999:10). Diogo avait pleuré à l’autre bout du fil. Et pourtant, il n’était pas qu’un sans-papier. Pour moi qui le connaissais, Diogo était aussi, surtout et avant tout une personne singulière. Mais pour lui-même l’était-il encore ?
Les mots de Diogo nous obligent à nous demander – nous, nationaux – comment une personne peut arriver à cet état de subordination à Nous. Ils nous invitent à écouter sa vie dans sa complétude, son enfance, ses désirs, ses affiliations, ses façons de faire ici quand on n’a pas les mêmes chances… En somme ce qui fait que tout un chacun a une identité, une présence légitime malgré un séjour interdit. Attendre des papiers est une expérience subjective et ce d’autant plus quand celle-ci n’est pas rendue publique, qu’elle est tue, invisibilisée et non expérimentable (la condition est d’être étranger). L’observer ou l’analyser n’est pas la vivre. C’est aussi, une expérience éprouvante car elle s’accompagne, dans les faits, de privation de droits, d’isolement, de domination et souvent d’aporophobie et de xénophobie. La personne est inscrite dans un système de l’attente et de la non-rencontre. Comme intervenant.e.s, nous devons demander à ces personnes ce que serait « une attente éthique » pour tenter d’imaginer un cadre éthique applicable. Cette double étape est nécessaire à apporter ici car l’attente se vit, profondément en soi. Ainsi en toutes occasions, l’attente ne peut s’évaluer que par le ressentiment. Ce, malgré tout l’environnement bienveillant ou un protocole compensateur qui aurait été mis en place.
C’est ici que l’approche transculturelle appliquée au travail social peut intervenir car elle a vocation à combattre le Nous/Eux pour défendre un Nous métissé et poser comme problématique commune (travailleur.se social.e /personne) la question de l’attente. La clinique transculturelle a vocation « à mieux comprendre comment se joue la place de chacun dans la société, dans une société « bonne » pour tous » (Moro, 2015:18). Trois entretiens avec des personnes hébergées en hôtel m’ont permis d’observer qu’il n’y a pas une acceptation de l’attente ou un refus de l’attente. L’attente est aménagée. Nous ne pourrions pas parler stricto sensu d’une quotidienneté de l’attente – bien que l’attente soit quotidienne – car les personnes rencontrées, si elles éprouvent l’attente, ne cherchent pas à la subir et par d’une part un projet permanent d’être régularisé et d’autre part deux mécanismes distincts et exclusifs l’un de l’autre.
Des moments aménagés dans une attente difficile : l’attente prend une place importante dans le discours, les expériences de discriminations et d’isolement dans l’attente sont facilement verbalisées, la personne a un peu de ressources pour la supporter, des moments difficiles dans une attente aménagée : l’attente prend une place moins importante dans le discours, les expériences de discriminations dans l’attente sont verbalisées, la personne a davantage de ressources pour la supporter.
Les lois de l’aménagement qui permettent d’accepter plus ou moins momentanément l’attente que nous avons repérée sont :
Ces aménagements s’inscrivent dans une attente « pesante et épaisse » dans son poids, sa durée et son espace. Néanmoins l’attente n’est jamais réellement structurelle. Elle est très contextualisée pour autant. Les caractéristiques de ce contexte sont très fortes si bien que l’attente – si elle n’est pas embolisée car des situations se meuvent en elle – a un pouvoir restrictif des corps, des projets, des subjectivités. Ces caractéristiques – mentionnées lors de ces entretiens – sont notamment une saisonnalité de l’attente (attendre en hiver est plus difficile car la personne reste dans sa chambre où elle ne peut recevoir), un nomadisme de l’attente (hébergement discontinu), un panel de restrictions liées à l’hébergement en hôtel et au statut, une vie empêchée et quelquefois l’absence de retournement du stigmate.
Lorsque Moro nous indique que la clinique transculturelle doit apprendre à soigner les patients d’où qu’ils viennent, et à nous interroger sur « la formule d’Adorno “Peut-on mener une vie bonne dans une mauvaise vie ?” » (Moro, 2015: 18), cela nous invite précisément à imaginer une attente hors aménagements, et peut être une attente qui ne l’est plus, par tous les possibles et les rencontres qui se présentent, là où aujourd’hui elle étale son emprise. Approcher ce phénomène uniquement par l’empathie certains aspects du vécu de l’attente. En supplément de l’empathie, l’approche transculturelle permet de défendre un Nous métissé en :
Nous savons que le travail social est un travail de la première rencontre, du quotidien, de rdv manqués, reportés… chacun de ces moments doivent mettre en relation ou en pensée, in fine en rencontres ou en préoccupations. C’est ici que l’approche transculturelle appliquée au travail social intervient. Et Diogo sera ainsi admis dans la société, cher et indispensable à celle-ci.