Je souhaiterais évoquer la situation d’une femme que j’ai rencontré en permanence sociale. Durant ces temps d’échange, nous rencontrons, le temps d’une heure, des femmes qui n’ont aucun accompagnement social sur la région Parisienne. Alors même que nos files actives sont déjà débordantes, que nous accompagnons près d’une trentaine de femmes chacun, nous prenons ces temps pour mettre à plat les situations de ces femmes, en errance physique et administrative.
Nous appellerons cette femme Adeline, lors de notre échange, je lui explique que je ne pourrai pas être sa travailleuse sociale, que ce temps est un temps d’orientation. Comme beaucoup d’autres, elle est déçue mais comprend. Comme si trouver un travailleur social devenait une quête, une solution indispensable pour de nombreuses personnes. Elle me raconte alors sa situation.
Adeline est arrivée en France en 2019, avec un visa étudiant. Elle est vétérinaire et a passé tous les diplômes équivalents français. Elle a également passé un Master en épidémiologie, et a travaillé de nombreuses années dans le marketing. Quand elle a voulu changer son titre de séjour, afin de le passer d’étudiant à salarié, c’est à ce moment que les difficultés ont commencées. La Préfecture lui refuse son titre de séjour, au motif que son travail ne correspondrait pas à ses études, et lui envoie une OQTF (obligation de quitter le territoire français).
Madame vit en France depuis des années, travaille, paye des impôts et a un logement. En l’espace de quelques mois, elle perd tout. Elle n’a plus d’autorisation de travail, ne peut plus payer son loyer, quitte son logement et se retrouve à la rue. Elle décide alors de demander l’asile, refusant de rester illégalement sur le territoire. C’est inenvisageable pour elle de retourner dans son pays d’origine, où elle a vécu des violences sexuelles. Ses agresseurs sont toujours sur place, la recherchent toujours. Malheureusement sa demande d’asile est considérée « légère », car elle ne peut pas prouver ses craintes et les conséquences pour sa sécurité en retournant au pays. Adeline se retrouve coincée. Elle qui avait suivi scrupuleusement les règles françaises, qui travaillait, qui bâtissait sa vie depuis six ans en France, se retrouve en situation d’être expulsée du territoire français.
Pendant l’heure d’entretien, elle cherche ma validation. Elle est en colère, contre la France, contre ce système qui la punit alors qu’elle semble en suivre toutes les demandes. Elle se différencie des autres, disant qu’elle « elle travaillait », elle ne « profitait pas » des aides en France. Et
pourtant, six ans après son arrivée, elle se retrouve dans le système d’urgence, sans solution d’hébergement et à la rue. Comme elle n’a plus de papiers, elle ne peut pas retrouver de travail, alors que son CV atteste d’un parcours professionnel conséquent. Comme elle n’a pas de travail, elle ne peut pas trouver de logement. Sans logement elle passe sa journée à chercher un endroit où passer la nuit, elle est épuisée. Elle ne parvient pas se concentrer sur sa demande d’asile, se replonger dans les violences qu’elle a subies.
Quand je lui propose des structures d’hébergement, avec peut-être une solution d’ici quelques mois, elle refuse.
Car elle n’est pas comme les autres femmes : elle a un diplôme, elle avait une vie en France qu’elle avait obtenu en se battant. Elle a la sensation qu’on lui a arraché sa vie, et je ne lui apporte aucune réponse satisfaisante. Elle a du mal à comprendre qu’elle est irrégulière sur le territoire, car l’image qu’elle s’en fait est tout autre. Elle voit les tentes, les « profiteurs » du système, les « fainéants ». Mais cette image n’existe pas, toutes les femmes que nous rencontrons ont un parcours complexe, différent des autres. Tout parcours de rue est unique et personne ne profite d’une situation d’errance. C’est un engrenage, un cercle vicieux, le résultat d’une mauvaise nouvelle, d’une maladie, d’un décès, d’un deuil, ou d’un refus de la Préfecture…
Je crois que la difficulté même de notre travail est de faire la part des choses entre notre perception de la situation des personnes et leur propre vision ou ressenti de la situation. Nous devons accueillir les colères, les frustrations, les pleurs, alors même que les situations sont bloquées et bien au-delà de notre ressort. Nous gérons les émotions qui sont dirigées à d’autres institutions. Et nous devons faire de la médiation entre les personnes à la rue et des institutions par lesquelles elles se sentent oubliées avec le sentiment d’être des numéros.
Notre travail va au-delà des chiffres d’une file active. Nous entendons des histoires, des parcours plus ou moins chaotiques, avec plus ou moins d’injustices auxquelles nous tentons de répondre en fonction de nos moyens et du temps que nous avons. Nous sommes obligés de trouver des solutions à des situations confrontées à l’impossible. Accueillir et considérer les personnes est essentiel et nous le faisons. Mais pouvons-nous nous contenter de constater les situations en étant limité dans ce que nous pouvons proposer, voire dans l’impossibilité de pouvoir agir ?
Adeline continue de fréquenter notre accueil de jour, espérant bénéficier d’une place dans notre dortoir, et pouvoir se reposer. Pour avoir ensuite l’énergie de trouver un travail, et pouvoir retrouver un logement. Alors même que chaque histoire est unique, le parcours attendu lui, reste toujours le même. Régularité, travail, logement : à mettre dans l’ordre que vous voudrez.