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Jeunes en errance

Jeunes en errance

Âge des possibles, des promesses et des attentes, la jeunesse est une étape cruciale sur laquelle se projettent des représentations ambivalentes, où se mêlent une injonction à l'autonomie, un désir d'expérimentation et de prises de risque, un sentiment d'ouverture et de choix cruciaux.

A l'âge où l'on se place

Entretien avec Céline Rothé, sociologue

 

A quoi correspond la catégorie de « jeunes en errance » ?

Quand j’ai commencé à travailler sur cette notion, je me suis rendue compte que c’était une catégorie d’action publique plus qu’un public délimité. Cette catégorie a été diffusée après les arrêtés anti-mendicité pris dans les années 1993-1995, qui visaient en particulier les jeunes en errance dans les centres villes. S’en sont suivis un certain nombre de rapports sur ce nouveau public de l’action sociale, qui correspond à la population décrite par François Chobeaux à ce moment-là dans son ouvrage Nomades du vide : des routards, une jeunesse qui ne projette pas dans l’avenir.

La catégorie est-elle toujours pertinente aujourd’hui ?

Aujourd’hui la catégorie est devenue instable, on ne sait pas trop quelles sont les frontières de ce public, et si on confrontait par exemple le public parisien et rennais, la description de ce public serait encore plus difficile. Au-delà de la catégorie, il faut plutôt chercher à réfléchir sur les trajectoires de ces jeunes, et comprendre comment elles mènent à la marginalité. Ainsi, on peut les rapprocher d’autres trajectoires juvéniles marquées par la vulnérabilité sociale. Aujourd’hui on pourrait engager le même type de réflexion pour penser d’autres formes de marginalités juvéniles, notamment déconstruire les parcours des jeunes radicalisés qui eux aussi souffrent d’un environnement socio-éducatif délétère, et qui sont également en recherche de place.

Quelles sont les stratégies de ces jeunes ?

Ces jeunes n’ont ni reconnaissance ni utilité sociale, alors même que la jeunesse est l’âge où l’on est censé se placer. Ils n’ont pas les moyens de s’insérer dans un cadre conventionnel, après avoir été malmenés et discrédités pendant l’enfance. Ils sont alors d’abord en recherche de liens vecteurs de reconnaissance sociale : leur marginalité leur permet d’être reconnus par leurs pairs mais également par le reste de la société, même s’il s’agit de la reconnaissance d’une identité déviante, elle leur donne un statut social qu’ils vont eux valoriser au sein de la communauté de rue. Cette reconnaissance transite également par les structures d’aide qui les accueillent car, en leur offrant de l’aide, elle valide leur droit à mener une existence marginale et l’accueil inconditionnel que les professionnels y proposent permet de nouer un lien social important.

En quel sens parlez-vous de carrière de marginalité ?

On entre dans une carrière déviante à partir du moment où la déviance devient un élément de désignation et de structuration sociale de l’identité. On fréquente des réseaux déviants, des personnes qui sont désignées comme vous, et pour le cas des jeunes « en errance » par exemple, des lieux où sont dispensées des aides professionnelles attachées à  des éléments de l’identité déviante (ici celle de sans domicile par exemple, ou de toxicomanes). Le fait que ces lieux à bas seuil ne demandent aucune démarche en contrepartie de l’aide reçue indique aux jeunes que, par la seule fréquentation de la structure, ils ont une place sociale, une existence reconnue, et qu’ils peuvent être aidés à ce titre. De ce fait, ces lieux deviennent pour eux des lieux de marginalité où ils peuvent « se poser », être aidés et se rencontrer entre eux. Plus que des lieux d’aide ce sont des lieux intégrés à leur économie de vie.

Quels sont les seuils d’âge importants pour la jeunesse ?

Les jeunes se heurtent à de nombreux seuils d’âge : la fin de la scolarité obligatoire à 16 ans, et la possibilité de toucher le RSA à l’autre bout, à 25 ans. Il y a également le seuil de la majorité pour la protection de l’enfance, parfois 21 ans lorsque les jeunes ont la chance d’obtenir un contrat jeune majeur, mais c’est de plus en plus rare. Entre 18 et 25 ans ils n’ont aucun filet de sécurité à part la famille. On peut alors de demander comment se débrouillent ceux qui ont rompu les liens avec leur famille (les jeunes à la rue sont très souvent dans cette situation).

 Au-delà des tranches d’âge, que recouvre le mot « jeunesse » ?

Il y a derrière ce mot une logique de placement social attendu très linéaire, censée signer l’entrée dans l’âge adulte : études, formation, emploi, logement. Les politiques et action d’insertion, cherchent souvent  à raccrocher des jeunes en rupture à ces parcours conventionnels, mais ce n’est pas ce qu’ils cherchent, ils ne se projettent pas dans ces trajectoires normées. Les attentes sociales qui pèsent sur eux sont les mêmes que pour l’ensemble des jeunes alors qu’ils ont eu des parcours de vie très chaotiques et d’une manière générale, les attentes sociales qui portent sur la jeunesse sont très exigeantes.

 

Témoignage - Aïcha, 18 ans

J’ai été dans un foyer ASE depuis 2012. J’ai fait deux foyers, ça se passait mal. Je ne faisais rien, je fuguais. Le foyer c’est la loi de la jungle. Sans caractère on se fait victimiser. S’affirmer au foyer ça donne du caractère. Mon contrat avec l’ASE a été rompu à mes 17 ans. Ma mère voulait que je parte avec elle à Londres. J’avais rêvé d’être chez moi avec ma mère, mais en réalité ce n’était pas vraiment le rêve que j’avais en tête. Au début ça s’est très bien passé, puis mon frère et ma sœur sont arrivés, et là ça a recommencé comme avant.

Quand on a pris l’habitude de vivre en foyer, dans la collectivité, avec les éducs sur le dos toute la journée, c’est dur de retourner vivre en famille. Au foyer j’ai fait des rencontres qui m’ont détruite, mais j’ai aussi eu des jours merveilleux.

Je suis rentrée en France en juillet. Ma mère m’avait laissé son appartement, je faisais un peu de baby-sitting, c’est tout ce que je peux faire, j’ai fait des formations mais je les ai toutes arrêtées avant d’avoir un diplôme. Rapidement ma mère m’a mise à la porte. Au début je suis allée chez ma meilleure amie, mais c’est compliqué pour soi et pour les autres de rester chez quelqu’un sans rien faire. J’étais en banlieue, j’ai décidé de venir à Paris pour prendre ma vie en main. Je suis à Paris depuis deux jours. Je dors chez une amie que j’ai connue en foyer, en attendant une réponse de l’ASE pour un éventuel hôtel, s’ils acceptent de me faire un contrat jeune majeur. J’avais gardé le numéro de mon éducatrice de l’ASE, c’est quelqu’un qui ne m’a pas lâchée.

Je suis allée au SIJ. Ils m’ont proposé une formation de 8h à 18h, mais je ne suis plus habituée à un tel rythme, j’ai trop de problèmes d’angoisse. Le SIJ m’a demandé d’avoir d’abord un suivi social, ils m’ont orienté ici à la Halte pour voir un psychologue, et rechercher un hébergement.

J’ai trois amis, pas de famille. Je compte sur mon éducatrice ASE pour un hôtel.

Témoignage - Régis, 24 ans

Depuis combien de temps fréquentez-vous la PAJ ?

Depuis 2 ans, à mon arrivée à Paris. Je suis sorti de la Martinique parce j’avais des problèmes là-bas avec mon entourage, pas d’amis et pas de boulot.

Vous viviez dans votre famille en Martinique ?

Oui, chez ma mère.

Où aviez-vous le projet de vivre en venant à Paris ?

Chez ma copine qui vivait à Dreux, mais ça n’a pas marché, à mon arrivée elle ne voulait pas me voir, alors je suis venu à Paris.

Où avez-vous dormi à Paris ?

Personne ne pouvait m’héberger, alors j’ai vécu dans la rue. J’ai fait des cambriolages, je suis allé en prison 3 fois, je suis sorti depuis 1 an et demi. J’allais tout seul dans l’Essonne avec mon pied de biche, j’ai fait 3 récidives à 1 mois d’intervalle.

Quel est le dernier diplôme que vous avez obtenu ?

J’ai passé un bac pro électrotechnique, mais je ne l’ai pas obtenu. J’avais une carte d’agent professionnel de sécurité, mais en prison on m’a retiré ma carte.

Comment se sont passés vos emprisonnements ?

Je me battais avec mes codétenus, alors on m’a mis dans une cellule seul.

Où dormiez-vous à vos sorties de prison ?

Chez un ami, mais lorsque je suis sorti de prison la troisième fois il m’a mis dehors. C’est là que j’ai commencé à dormir dehors.

Comment dormiez-vous, dehors ?

Dans un parking à la BNF. J’étais avec tous mes potes, c’était moi le chef de la bande. Dans la rue quand on est jeune on est en bande. On était au dernier sous-sol du parking, il faisait chaud. Quand je me suis retrouvé dehors à Paris j’ai repéré ce parking, je suis entré, je me suis dit que c’était une place, alors j’ai pris mes affaires et j’y suis allé, puis j’ai fait venir mes potes qui dormaient dans le froid. On était 6. L’agent de sécurité a mis un moment à nous repérer, puis il a eu pitié. Tous les matins on faisait le ménage, on rangeait les matelas et les couvertures sous la cage d’escalier.

Où aviez-vous rencontré vos potes ?

A la Halte Jeunes, c’est là que je suis domicilié.

Vous allez à la Halte Jeunes et à la PAJ ?

Oui je viens à la PAJ pour les machines à laver, il n’y en a pas à la Halte. On m’a trouvé un hôtel pendant 4 mois, et depuis quelque temps je suis dans un foyer pour jeunes travailleurs.

Vous êtes en bonne santé ?

Oui, mais après une bagarre on m’a envoyé en hôpital psychiatrique, et ils ont diagnostiqué une schizophrénie dysthymique. C’est proche de la dépression, avec des sautes d’humeur. Je suis suivi dans un CMP.

Vous avez des ressources ?

Aucune, je porte toujours les mêmes habits, et mes potes me donnent des cigarettes. Je cherche une formation dans les espaces verts, mais la dernière fois que j’étais invité à une réunion de formation à Pôle Emploi je n’y suis pas allé, je ne me sentais pas bien. Je vais peut-être toucher l’AAH.

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