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Sans cliché fixe

Sans cliché fixe

Aussi intemporelle puisse-t-elle paraître, la figure du sans-abri a pourtant une histoire : comment l'ancien vagabond est-il devenu le moderne SDF ? Quelles représentations se cristallisent dans cette image hétéroclite du SDF ?

Du vagabond au sans-abri

Entretien avec Lucia Katz, Docteure en histoire

 

Quand et dans quel contexte est apparue la catégorie de « sans-abri » ?

 

La catégorie « sans-abri » émerge à la fin du 19ème siècle, au début de la Troisième République, après la Commune. Dans les années 1870-1880, en pleine crise politique, économique, sociale et climatique, les premiers asiles de nuit apparaissent pour offrir un refuge gratuit et temporaire aux personnes trop pauvres pour passer une nuit à l’abri.

 

Comment étaient désignés les pauvres en errance avant la création de ce dispositif d’assistance ?

 

Avant la création des premiers asiles de nuit, les personnes sans logis appartiennent uniquement à la vaste catégorie des délinquants, des vagabonds. Ces derniers font l’objet d’une politique répressive d’enfermement. Depuis les premières crises sanitaires du 14ème siècle, et notamment une grande épidémie de peste noire, il existe une méfiance à l’égard de la pauvreté errante, source de contagion incontrôlable. Jusqu’au 19ème siècle, on distingue entre bons et mauvais pauvres autour d’un critère de validité au travail. Les bons pauvres sont incapables de travailler, ce sont les enfants, les malades, les vieillards, les femmes enceintes. Pour préserver la paix et l’ordre social, on réprime et on enferme les mauvais pauvres, mendiants et vagabonds. Les délits de vagabondage sont institués dans le code civil de 1810 : toute personne ne pouvant pas prouver son domicile est enfermée, pour une durée de 3 à 6 mois, dans des dépôts de mendicité qui sont de véritables prisons.

 

Pourquoi décide-t-on à un moment donné de porter assistance plutôt que de réprimer les vagabonds ?

 

Au 19ème siècle, l’industrialisation et l’urbanisation s’accompagnent d’un chômage important, le nombre de laissés-pour-compte augmente, alors que le courant hygiéniste révèle une plus grande intolérance vis-à-vis des souillures physiques et morales. Le changement de régime marqué par la Troisième République, des hivers particulièrement rigoureux, les limites de la révolution industrielle, la peur de voir se développer l’armée du crime dans les prisons surchargées incitent de grands bourgeois industriels, monarchistes et intransigeants à fonder les premières maisons d’hospitalité, d’abord à Marseille en 1872, puis à Paris en 1878. Les asiles se développent grâce au soutien économique, politique et médiatique qu’ils suscitent. Il s’agit d’éviter la contamination des classes laborieuses par les classes dangereuses.

 

Comment fonctionnaient ces asiles de nuit ?

 

Ces asiles proposent une offre d’hébergement gratuite, inconditionnelle pour toute personne sans-asile, sans distinction de sexe, de religion, d’âge ou de nationalité. Cette offre est temporaire : une à trois nuits par asile, avec des délais de carence d’un à trois mois entre chaque passage.

 

 

L’inconditionnalité fonctionnait-elle réellement ?

 

Au regard du principe d’inconditionnalité affiché, les conditions d’accueil sont pétries de contradictions. Les asiles ouvrent à des horaires très précis, une fois dans la queue les personnes doivent se montrer très dociles et patientes au risque d’être exclues avant même d’avoir franchi les portes de l’asile. Au guichet, il faut donner son identité, puis accepter d’aller sous la douche désinfectante malgré la menace de vol, user d’un ton déférent avec les surveillants, éviter les discussions et les journaux politiques. Déférence, silence, soumission : l’emprise et la discipline encadrent de bout en bout la relation d’assistance.

 

Quel est l’enjeu de toutes ces injonctions ?

 

Mesures d’hygiène, d’ordre et de moralité : ce sont des critères de sélection et d’interdits pour faire le tri entre bons et mauvais pauvres, sélectionner les pauvres dignes d’intérêt et d’aide, les assistés légitimes à secourir. On peut vérifier que les personnes admises dans les asiles sont administrables, qu’elles savent respecter des cadres, et c’est également une manière de rappeler que l’asile n’est pas un droit mais un service. En axant l’action sociale sur les personnes et leur moralité, on cherche à secourir les pauvres qui sont « dignes d’intérêt » plus qu’à supprimer les causes de la misère. La question sociale paraît ainsi relever de l’humanitaire, du soin plus que du politique, du vivre-ensemble.

 

Quel est l’effet de cette catégorie de « sans-abri » sur l’imaginaire collectif ?

 

Il s’agit d’une étiquette par la négative, donc d’une négation d’identité, comme le sera plus tard l’étiquette de « sans-papiers ». Le sans devient une figure repoussoir. Peut-être que derrière le « sans-abri » il y a un père de famille, un ouvrier. Pour savoir comment prendre en charge ces personnes, on prédéfinit un besoin, mais quel est le besoin réel ? Un abri ? Une soupe ? Un soin ? Une écoute ? Il y a autant de besoins que de personnes. Le phénomène n’est pas construit de la même manière dans toutes les sociétés, et le choix des mots n’est pas anodin.

"Je voulais m'en sortir mais j'utilisais toujours les mauvaises clés"

Elina DunmontEntretien avec Elina Dumont, Comédienne

 

Combien de temps a pris l’écriture de votre spectacle ?

 

J’ai eu besoin de dix ans pour trouver la juste distance. Au début quand je montrais mes premières ébauches, on me demandait si je voulais faire rire le spectateur ou l’agresser. Quand on a vécu longtemps dans la violence, on ne se rend pas compte qu’on peut être violent. Dans la rue, tant qu’on n’est pas mort, ça va encore ! Le rire est un outil précieux pour parler de la rue sans s’y cogner, mais pour avoir cette légèreté il faut de la distance. Quand je joue mon spectacle, j’invite toujours des SDF. Ils pleurent souvent. Rient ceux qui s’en sont sortis, mais tant qu'on est trop dans la survie, il est difficile d’en rire. Moi je n’aurais jamais pu sans les trente ans de psychothérapie que j’ai derrière moi. Le mime, le clown m’ont aidé à mettre à distance la violence que j’avais à raconter. Il m’a fallu du temps pour me professionnaliser et payer mes cours, et puis pour refaire mes dents. J’ai dû bosser pour me payer mes dents en porcelaine. A trente ans je n’avais aucune envie de me retrouver avec les dents en ferraille qu’on proposait aux allocataires du RMI.

 

Quelle a été votre expérience de la rue ?

 

Je suis une enfant de la DDASS, une pupille de la Nation, non adoptable, car ma mère n’a pas signé l’abandon. J’ai été placée dans une famille d’accueil, puis une autre, puis je suis allée de foyer en foyer. On change intentionnellement les enfants de place pour éviter qu’ils ne s’attachent, puis à 18 ans je me suis retrouvée dehors. être SDF ça peut arriver à tout le monde, mais pas à n’importe qui. L’environnement joue beaucoup. Aujourd’hui chaque fois que je rencontre des jeunes dans la rue, ils sortent de l’ASE, et ils sont déjà bien fatigués, bien fâchés avec l’institution. Les enfants de la DDASS ou de l’ASE qui réussissent à s’en sortir je leur dis bravo. Je suis pour l’adoption simple, et je l’ai fait savoir récemment auprès de la Ministre des Familles Laurence Rossignol, qui m’a invitée à participer à une commission. Je fais beaucoup de choses pour l’Assemblée Nationale, toujours gratuites, mais je le fais quand même car il est important de dénoncer.

Quand j’ai été mise à la porte du foyer à 18 ans, j’ai fait de la rue sèche. Sortant de la DDASS je ne connaissais pas les associations. J’ai fait tous les hôpitaux, le dernier était Sainte Anne où j’ai raconté mon histoire, et la DDASS a bien voulu s’occuper de moi à la condition de me mettre sous tutelle de juge, pour me protéger. Le juge a accepté de me mettre sous tutelle si j’acceptais d’aller voir un psychiatre deux fois par semaine, et je ne le remercierai jamais assez pour ça. J’ai vécu dans un foyer à Aubervilliers, jusqu’à ce qu’à nouveau je me retrouve à la rue à 21 ans, mais là mon rapport à la loi était plus solide. Je voyais le juge et un éducateur de la justice régulièrement, et avec eux ce n’est pas comme avec les travailleurs sociaux, ça ne rigolait pas. Tout ça m’a mis du plomb dans la tête, mais ça ne m’a pas empêché de tomber dans le crack, l’alcool.

 

Où viviez-vous tout ce temps ?

 

A droite à gauche. J’ai toujours été virée de tous les boulots et de tous les foyers que j’ai faits. Mes copines de galère faisaient des gosses, moi venant de la DDASS, il n’était pas question de faire un gosse pour avoir un logement. Je me suis dit que j’allais me débrouiller toute seule. La plupart des SDF sont invisibles. Ceux qu’on voit sont déjà dans un état grave. Moi j’allais chez des mecs qui m’hébergeaient, en échange il fallait coucher mais je m’en foutais, de fil en aiguille j’ai fait des ménages, des petits boulots, mais le système social ne m’a rien apporté.

Un jour, après douze ans de psychothérapie, mon psy m’a regardé dans les yeux et m’a dit qu’il fallait penser à arrêter de jouer la victime, et me confronter à mes choix. Sur le coup j’étais choquée, mais ça m’a réveillée. J’ai fait tous les services sociaux, et au bout de quinze années, je me suis aperçue que je tournais en rond. J’étais convaincue que je voulais m’en sortir, mais j’utilisais toujours les mauvaises clés.

 

Quelle a été votre trajectoire de la rue à la scène ?

 

En 1997 j’ai rencontré un metteur en scène qui voulait monter Les Bas-fonds de Maxime Gorki, avec de vrais SDF, des clochards de la grande exclusion, pas comme la petite Elina. Nous avons joué au théâtre national de Chaillot. Le but de ce projet était de nous réinsérer, il fallait avoir un projet. La salle était pleine chaque soir, les places coûtaient entre 100 et 200 francs, mais nous les SDF n’étions pas payés. L’idée était que les spectateurs aient envie de nous donner un coup de main, mais la réinsertion ça ne fonctionne pas comme ça. Les média avaient fait des portraits de nous dans la presse, il y avait peu de chances qu’à l’issue du spectacle on vienne nous proposer du boulot ! La colère m’est montée, et j’ai voulu écrire un spectacle. Ça m’a pris du temps.
En 2002 j’ai rencontré Marie Desplechin par l’intermédiaire d’un ami. Elle proposait une chambre de bonne dans son immeuble en échange de la garde de ses enfants. C’est là que je me suis stabilisée, et que j’ai fait mes cours de théâtre. Marie est écrivain, elle a raconté notre rencontre dans Sans moi. Au bout de 10 ans dans cette chambre, il a fallu que je parte, j’ai réussi à trouver un HLM grâce à de fausses fiches de paye, car les HLM ne sont pas accessibles  aux personnes qui touchent le SMIC. Pour la première fois j’ai eu un vrai chez moi, avec une salle de bain et une cuisine, mais il m’a fallu du temps pour apprivoiser cette intimité et ce confort nouveaux.

Un film impressionnant de beauté

claus DrexelClaus Drexel est réalisateur. En 2012, il décide de réaliser un film sur les personnes sans abri, un film qui les écoute, et dresse un pont entre eux et nous.

 

Quel a été votre parti pris esthétique ?

 

J’ai voulu faire un film très beau. On me demande souvent pourquoi j’ai fait un film aussi beau sur un sujet aussi difficile. Cette question me perturbe beaucoup. Il n’y a pas d’esthétique imposée. Ce n’est pas parce qu’on filme la misère qu’on est tenu de faire un film sans moyen, caméra à l’épaule pour montrer qu’on est au plus près de la réalité. Le cinéma documentaire a ses conventions et ses artifices de mise en scène pour montrer qu’il colle à la réalité, mais il n’y a pas d’observation neutre, on fait toujours des choix. Je suis contre le cinéma vérité, il faut styliser la vérité. Picasso disait « l’art ce sont des mensonges qui racontent la vérité ».

 

Comment avez-vous travaillé en amont à la préparation de votre film ?

 

J’ai beaucoup travaillé à l’intuition. Je ne voulais pas trop lire, pas trop en savoir pour arriver comme le Petit Prince la nuit sur une planète, sans préjugés.

 

Quelle était votre intuition première ?

 

Je voulais parler avec les personnes qui sont à la rue, ces gens que je vois tous les jours sans les connaître, et dont on parle souvent de manière très extérieure. J’avais envie de passer du temps avec eux, dans une démarche d’écoute, pas d’explication.

 

Comment avez-vous travaillé ?

 

Je suis d’abord parti seul avec une caméra, et rapidement j’ai un vu film très beau. Pas un joli film, mais un film impressionnant de beauté. J’avais besoin pour cela de plus de technique, car la technique demande beaucoup de précision, et je voulais me concentrer sur la relation humaine. Nous sommes partis à trois. Nicolas Basselin prenait le son, Sylvain Leser était à l’image, et moi. J’ai travaillé avec un photographe plutôt qu’un chef opérateur du cinéma, formé au mouvement. Sylvain Leser fait depuis plusieurs années un très beau travail photographique sur la rue, des images très belles dans lesquelles il sublime ce qu’il voit.  

 

Comment avez-vous réussi à obtenir un tel silence dans Paris ?

 

Une partie du son a été recréée en post-production. Nous voulions faire un film intemporel dans une ville archétypale. Le micro-cravate est discret, mais il ne permet pas d’obtenir un son aussi rond que la perche. Compte tenu des plans très larges du film la perche était problématique, mais comme nous travaillions en plans fixes, nous avons bricolé l’image au montage pour que la perche n’apparaisse plus.

 

Combien de temps a duré le tournage ?

 

Une année. Les deux premiers mois j’étais en exploration, et j’ai découvert un milieu très hétéroclite. Mon but n’était pas de faire un film exhaustif, j’ai donc dû faire des choix. J’ai décidé de cibler des personnes qui parlent peu, et j’ai attaché beaucoup d’importance à celles qui montrent qu’on peut penser différemment. Prenez Jenny par exemple, je me dis que c’est moi qui n’arrive pas à la comprendre.

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