Alain Christnacht termine son mandat de Président du Samusocial de Paris après 6 ans d'un engagement sans failles auprès de ses équipes et de ceux qui n'ont plus rien
04 Mar 2026 • ActualitéDans le cadre d'un moment informel pour célébrer son mandat, il nous a confié son sentiment et nous a évoqué le bilan de son expérience. Nous le partageons avec vous.
Bonne lecture!
Elu en février 2020 président du conseil d’administration du Samusocial de Paris, je n’ai pas demandé, après six ans, à renouveler mon mandat. Cette durée me semble la bonne. C’est d’ailleurs celle que la prochaine convention constitutive fixera comme limite de durée pour la présidence. Six ans permettent d’agir. Ensuite, il est raisonnable de céder la place pour l’indispensable renouvellement des personnes et des idées. Choisi comme personnalité qualifiée au conseil d’administration par le préfet de Paris, préfet de la région Ile-de-France, Olivier Rousselle sera élu président jeudi prochain. Il est un homme de grande expérience juridique mais aussi sociale. Il saura vous comprendre et vous défendre, comme mon prédécesseur Eric Pliez l’avait fait avec la force de son engagement associatif et son grand talent de communication.
1. – Depuis 6 ans, le Samusocial a vécu des événements d’importance – le covid et les Jeux olympiques et paralympiques, pour ne citer que les plus importants. Ils ont été sources de complications mais aussi d’innovations qui ont confirmé sa grande capacité d’adaptation.
Il a continué de se transformer, comme il n’a cessé de le faire depuis sa création il y a maintenant un peu plus de 30 ans. Il est resté fidèle aux fondamentaux établis par son fondateur Xavier Emmanuelli : aller-vers, héberger, soigner, accompagner. Fort de son expérience, il a développé de nouvelles actions et perfectionné les dispositifs existants. Il a fallu aussi faire face à des défis nouveaux. Les personnes sans domicile ne sont plus en majorité des isolés mais des familles, venues souvent de loin, fuyant les guerres, les tyrannies, en pleine expansion ou la misère. Ni quantitativement ni qualitativement ce ne sont les mêmes problèmes à résoudre. Ceux qui ont vécu la période initiale, si créative, doivent comprendre que le Samusocial d’aujourd’hui ne peut être celui d’hier.
Le conseil d’administration, suivant le plus souvent les propositions de la direction générale, a accompagné ces évolutions : les maraudes de nuit et de jour de venues LHSS, de nouveaux CHU, la réouverture d’un accueil de jour, la responsabilité des nuitées hôtelières pour toute la région désormais assumée par Delta, les missions d’accompagnement social, Agate, Jade ou Interface, la consolidation du SIAO pour assurer le parcours de la rue au logement, le tout dans le cadre d’un ambitieux plan stratégique approuvé par le conseil d’administration.
Autour de la direction médicale, les LHSS, les LAM, l’équipe mobile de lutte contre la tuberculose, la mission migrants : la santé est un droit pour tous. La vie à la rue rend malade, difficile de se soigner. C’est une nécessité pour ces personnes, mais aussi l’intérêt de la santé publique, qu’elles puissent recevoir des soins, c’est-à-dire qu’elles aient accès à la prévention et aux soins courants, sans discrimination, et soient accueillies quand c’est nécessaire dans des établissements prenant en charge leurs spécificités. D’où le combat auquel nous avons participé activement, et qu’il est régulièrement nécessaire de reprendre, pour le maintien et si possible l’amélioration de l’AME.
Pendant ces années, l’Observatoire du Samusocial a beaucoup étudié et publié. C’était dès le départ un aspect fondamental du projet de Xavier Emmanuelli. On ne peut pas agir sans comprendre. Malgré les études réalisées par l’Etat, les collectivités ou de grandes associations, l’Observatoire est un lieu complémentaire indispensable, par les moyens qu’il rassemble et l’attention qu’il porte aux situations que le Samusocial rencontre quotidiennement. Ses études sont alimentées à la fois par nos observations de terrain et par une méthodologie scientifique rigoureuse. Elles sont souvent consultées. J’attends avec impatience les prochaines.
Je ne voudrais pas oublier dans mes remerciements les services supports, ceux qui se battent pour obtenir à temps des crédits et les gérer selon les règles mais dans l’urgence, ceux qui doivent répondre aux demandes du personnel, tout en jonglant avec les réglementations du travail, les informaticiens qui doivent désormais aussi veiller à combattre les pirates en ligne. Certains semblent parfois croire que, selon l’expression attribuée sans doute à tort à Charles de Gaulle « l’intendance suivra ». Elle ne peut pas suivre sans renforts dans un établissement en développement.
Si sa responsabilité ne porte pas sur la gestion du groupement, le conseil d’administration a été informé par la direction générale des revendications et préoccupations légitimes du personnel. J’ai ainsi pris ma part aux batailles successives pour élargir le bénéfice du Ségur à tous ceux qui le méritaient. Je sais qu’il reste beaucoup à faire pour que les agentes et agents aient la rémunération que mérite leur engagement et que justifie le coût élevé de la vie en région Ile-de-France. Il faut encore progresser sur l’amélioration des conditions de travail et dans la lutte contre les discriminations, j’en suis conscient.
Rien n’aurait été possible pour moi sans des relations de confiances avec la direction générale. Avec Christine Laconde, pendant une année – mais quelle année, celle du Covid ! – puis avec Vanessa Benoit pendant tout un quinquennat, j’ai eu des relations de confiance. La convention constitutive dit sobrement que le président du conseil d’administration préside le conseil d’administration, ce qui a le mérite de ne pas être contradictoire mais est tout de même un peu court. Il est prévu d’être plus explicite dans la convention en cours de modification. J’ai compris mon rôle comme non seulement de préparer les réunions du conseil et de veiller à la mise en œuvre de ses décisions – ce qui est le corollaire de sa présidence – mais aussi comme un appui à la directrice générale, notamment dans les relations avec les pouvoirs publics et dans la communication.
2. – Je suis allé, comme c’était mon rôle, à la rencontre de tous les professionnels qui animent ces dispositifs. C’est d’abord à eux que je veux m’adresser. J’ai bien vu et je le crois compris votre grand professionnalisme et la profondeur de votre engagement. On ne vient pas au Samusocial par hasard. D’ailleurs, à tous les niveaux le Samusocial reçoit des candidatures de bon niveau, à la forte motivation.
J’ai essayé de mieux comprendre votre travail, vos difficultés et, par ma présence, de vous encourager. Je vous remercie tous de votre accueil. De nuits au 115 et avec les EMA, je garderai en mémoire précisément plusieurs visages, tous nos échanges et aussi les appels au téléphone ou dans la rue de ces naufragés de la vie qui attendent le Samusocial comme une bouée de sauvetage. Ils expriment l’espoir ou le découragement, la fatigue, et encore la solitude. Ils demandent un secours ou au moins une écoute attentive. A ces appels, vous savez répondre dans le respect de vos interlocuteurs même quand vous n’avez pas d’hébergement à leur proposer. Et je sais que c’est difficile pour vous de ne pas pouvoir répondre à toutes les demandes. Au-delà de vos métiers, vous êtes des témoins d’humanité pour des femmes et des hommes qui pourraient en désespérer.
3. – Notre tâche collective, particulièrement la responsabilité du président, c’est d’expliquer ce que nous faisons, en quoi le Samusocial mérite d’être soutenu et la nécessité que les décisions publiques prennent mieux en compte – et certainement pas moins bien – la question de l’hébergement d’urgence.
Ce plaidoyer est nécessaire. La perception du Samusocial est trop souvent restreinte au 115 et aux maraudes. Il est à la fois régulateur et opérateur, ce qui dans un pays cartésien impose déjà d’argumenter. Nous n’avons aucune prétention impérialiste, contrairement à ce qui nous est parfois prêté. Nous reconnaissons le travail des associations qui sont souvent nos partenaires. Simplement, notre expérience et les innovations que nous avons apportées nous semblent suffisantes pour justifier nos interventions au-delà de la seule régulation.
Il est plus que jamais nécessaire de défendre les actions en faveur des personnes sans domicile. Les menaces sur l’AME et même sur l’inconditionnalité de l’hébergement continuent de peser et pourraient, chacun le sait, se traduire en actes, surtout dans un autre contexte politique.
Nous n’allons pas nous laisser enfermer dans un débat sur l’immigration. Le débat n’est pas illégitime en lui-même, une fois rappelé que l’accueil des personnes menacées dans leur pays ou leur région, au titre du droit d’asile reconnu par les conventions de Genève est un acquis majeur du droit international humanitaire depuis 75 ans. On observera aussi que l’immigration économique est jugée par beaucoup nécessaire en raison des tensions sur le marché du travail et la transition démographique à l’œuvre. Mais il appartient aux pouvoirs publics – Union européenne et Gouvernement français – d’en fixer les règles. Ce point ne peut être contesté dans une démocratie.
Ce qui n’est pas négociable, c’est la manière dont sont traités tous ceux qui sont sur notre sol. C’est important de le rappeler, parce que certains tiennent le raisonnement selon lequel pour maîtriser l’immigration il faudrait mal traiter ceux qui sont présents, pour dissuader les nouveaux candidats. A l’inverse, selon eux, les traiter convenablement, selon le droit international et les obligations de la devise républicaine, l’égalité et même, ainsi que l’a rappelé le Conseil constitutionnel, la fraternité, ce serait créer un « appel d’air ». Par conséquent, il faudrait ne pas leur donner les moyens de se soigner, par la suppression de l’AME et aussi celle de l’obligation légale d’héberger inconditionnellement, posée dans le code de l’action sociale et des familles. Une proposition de loi l’avait récemment proposé. Elle a été rejetée mais ce n’est sans doute que partie remise. Ce ne serait pas acceptable. D’autant que derrière les étrangers sans papiers – qui le sont d’ailleurs parfois seulement parce que les guichets qui les délivrent sont saturés – il y a les pauvres, rendus plus facilement expulsables de leur logement, qui ont du mal à se soigner, et qui, comme les vieux ou les personnes handicapées, tendent à être cachés des quartiers urbains de haut niveau, pour ne pas nuire à leur attractivité, laisse-t-on parfois entendre.
Ce plaidoyer, Vanessa Benoit et moi-même l’avons développé, avec l’appui et la contribution de nombre d’entre vous, auprès de responsables et des médias qui nous accueillent, en liaison avec la FAS ou d’autres associations, quand ces médias veulent bien eux-mêmes s’intéresser à ces questions qui ne font pas tellement vendre.
Le plaidoyer, c’est aussi faire connaître notre activité par tout moyen au grand public : les photos de Florence Levillain, les campagnes dans l’espace public ou les transports, ou la BD qui nous a été consacrée, aussi l’accueil de stagiaires, sont des moyens de mieux nous faire connaître et de plaider notre cause auprès du public, des décideurs et de nos financeurs, parmi lesquels je ne voudrais pas omettre de mentionner nos mécènes et tous les particuliers qui nous font des dons.
Je dois des remerciements à tous les membres du conseil d’administration. Nous avons des débats mais nous les avons toujours conclus par un consensus.
Je remercie les deux préfets de région successifs, Michel Cadot, qui m’a nommé au conseil d’administration et Marc Guillaume dont j’ai apprécié l’aide précieuse dans d’autres combats. Magali Charbonneau et ses deux successeurs avant l’arrivée de Karine Delamarche ont investi, malgré leurs nombreuses occupations, pour nous comprendre par leur présence au conseil d’administration et en nous rendant visite.
Léa Filoche, adjointe à la maire de Paris chargée notamment des solidarités, a été pour nous une représentante de la Ville constructive et toujours solidaire.
Je salue aussi le soutien constant de Sylvain Mathieu, lorsqu’il était délégué interministériel à l’hébergement et au logement, et de son successeur Jérôme
d’Harcourt. Laurent Bresson, directeur régional de l’hébergement et du logement a été un allié attentif, comme sa prédécesseure Isabelle Rougier.
Je n’oublie pas le regard vigilant d’Antoine Mantel, notre contrôleur économique et financier, qui veille à la régularité de nos opérations financières.
M. Jean Castex, président de la RATP, ancien Premier ministre, qui nous avait fait l’honneur de venir à la cérémonie du 30ème anniversaire, m’a encore assuré récemment, par une lettre personnelle, de son soutien attentif au Samusocial depuis qu’il a rejoint la SNCF.
J’ai constaté aussi que Nicolas Revel, directeur général de l’APHP, sous la direction de qui j’ai travaillé à la Ville de Paris, suivait attentivement nos aaires.
La FAS, dont nous sommes désormais membre sur mon initiative, est représentée à ce conseil par Isabelle Médou-Marère, directrice régionale, dont les interventions au conseil d’administration ont montré sa grande sensibilité du terrain.
Enfin l’ARS nous « observe », mais elle est aussi le financeur de nos centres de soins. Nous espérons la voir rejoindre le conseil d’administration comme membre.
Vous le voyez, j’ai beaucoup de remerciements à adresser à tous ceux avec qui j’ai eu le plaisir et l’honneur de travailler pour le Samusocial. C’est une grande satisfaction de savoir que tout un réseau nous soutient.
Je souhaite au Samusocial de bien résister aux tempêtes qui pointent à l’horizon – je suis confiant qu’il a les ressources humaines et les soutiens pour y faire face -, et à chacun d’entre vous la satisfaction de ses vœux personnels et professionnels pour la nouvelle année.
Bien sincèrement,
Alain Christnacht