Par voie de presse, intervenants sociaux et responsables associatifs alertent depuis le début du confinement sur les conséquences économiques de la crise pour les plus démunis de nos concitoyens. Les services d’aide encore ouverts, notamment les distributions alimentaires, voient défiler des rangs plus longs que jamais et les guichetiers ne tardent pas à repérer de nouvelles têtes. De la base à la tête des organisations caritatives, l’importance de la crise se jauge au nombre et au faciès. Ce rapport porte sur ces “nouveaux publics” de l’aide alimentaire et indissociablement sur ce que doit cette présomption de nouveauté au confinement, et aux effets du confinement sur l’organisation de l’assistance.

Du 29 avril au 14 mai 2020, dix lieux ont été enquêtés, une dizaine de distributions alimentaires observées – toutes situées à Paris, sauf une d’entre elles, sur le campus de l’université Paris 8 à Saint-Denis. L’échantillon est donc mince, mais les descriptions, in situ, de première main, et en plein confinement, présentent un certain intérêt documentaire. Comme on pouvait s’y attendre par mécanique de report, les ménages en difficultés se sont massés aux distributions. L’impression est unanime, et sans doute doit-elle à la sélection des sites d’observation, largement guidée par des décideurs publics et des responsables d’organisations de lutte contre l’exclusion, qui ont orienté les enquêtrices vers des lieux de distribution mis à rude épreuve durant le confinement. Mais les témoignages rassemblés, y compris au-delà des sites visités, disent tous l’accroissement des rangs aux guichets, et avant même d’y repérer de nouveaux “publics”, les témoins décrivent une nouvelle forme de demande, sous l’aspect d’une foule concentrée et bigarrée, mélangeant des profils familiers et inhabituels.

Tous les guichetiers ont été surpris par certaines sollicitations, inattendues, d'étrangers bloqués en France, d’étudiants, d’intérimaires, d’entrepreneurs, de ménages modestes, retraités notamment, soudainement dans le besoin. La liste n’est pas exhaustive, mais elle correspond bien aux portraits dessinés par les communicants des organisations caritatives et par les journalistes, qui alimentent leurs pronostics alarmistes. Mais ces nouveaux publics ne sont pas nouveaux ni partout ni pour tous. Les agents du Samusocial ne s’étonnent pas de la présence de sans-abri dans les distributions alimentaires qu’ils coordonnent, mais s’inquiètent de la présence d’étudiants fauchés...  qui sont les bénéficiaires attitrés de colis livrés sur le campus de l’université Paris 8, où des foyers en difficulté essaient depuis fin mars d’obtenir quelques subsides. L’appréciation de nouveauté est ainsi relative aux positions d’énonciation, reconfigurées par le confinement.

Le confinement a provoqué la fermeture de nombreux services, l’ouverture de quelques uns, et des reports de clientèles. Ces clientèles ont aussi été mélangées, sous l’influence de différentes sources d’information, dont les guichetiers eux-mêmes, donnant à leurs bénéficiaires la carte des services ouverts. Pour des gens dans le besoin, l’abondance des approvisionnements et la multiplication paradoxale des guichets accessibles durant le confinement a même pu constituer une aubaine. La raréfaction, la concentration et la prodigalité des distributions expliquent le grossissement, la circulation et la diversification au moins apparente des bénéficiaires de l’aide alimentaire. Les témoins affirmant l’existence de “nouveaux publics” seraient-ils donc victimes d’un effet d’optique, tenant d’une part à leur position dans le monde de l’assistance, d’autre part à la réorganisation du dispositif de distribution alimentaire durant le confinement ?

D’un site d’observation à l’autre, les intervenants de première ligne pointent une relation étroite entre le confinement et le recours à l’assistance d’une partie de leur clientèle, au-delà d’un simple effet d’opportunité. Le confinement tarit des sources de revenus considérables dans le budget de nombreux ménages. Les rencontres au guichet révèlent des formes de débrouille et d’économies domestiques, autrement plus difficiles à examiner. Certains, que les guichetiers voient comme des nouveaux, ont pourtant recours de longue date aux associations caritatives, mais leur détresse se fait sans aucun doute plus criante. D’autres sollicitent l’assistance pour la première fois durant le confinement, pour prévenir, anticiper, compléter ou parer un appauvrissement soudain et profondément déstabilisant. Il s’agirait le plus souvent – c’est en tout cas un aspect que l’enquête gagnerait à documenter plus avant –  d’unités domestiques indépendantes mises au chômage. L’expression n’est pas à prendre dans son acception juridique. Le mot indépendance vaudrait sur deux plans. Il désigne une situation familiale où le ménage compte seulement sur les revenus qu’il génère, ce qui renverrait à des sentiers invisibles d’ascension sociale, avec prise de distance économique avec l’entourage familial ascendant et latéral. Le terme désigne également la situation de travailleurs qui parvenaient sans peine à trouver des clients ou, ce qui revient au même, à s’embaucher. Sous ce plan, l’expression rassemble aussi bien des travailleurs du sexe, des livreurs, des salariés de la restauration, des ouvriers de force, qu’ils soient salariés ou employés au noir. Indifféremment au contenu du travail, à la forme légale du contrat, ces individus s’en sortaient, bon an mal an. Le confinement les prive de travail, rogne leurs économies, compromet leurs engagements, assombrit leur avenir. L’enquête se borne pour le moment à ce simple repérage, et se poursuivrait utilement par la réalisation d’enquêtes budgétaires approfondies auprès de ceux qui grossissent depuis le début du confinement les rangs de l’assistance.

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