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Construire un avenir pour les enfants sans domicile

10 Nov 2018 • Actualité

Oskar, 10 ans et Marcos, 13 ans, passent leur enfance à l’hôtel. Venus de Géorgie, ces deux frères se sont installés avec leurs parents il y a sept ans à Noisy Résidence. Depuis, la famille s’est agrandie avec la naissance de leurs deux petites sœurs.

oskar markos

 

Vous souvenez-vous de l’arrivée à l’hôtel ?

Marcos : La première chose que j’ai vue, ce sont les enfants dehors. On est allés à la réception pour demander dans quelle chambre nous installer. C’est très petit pour vivre à six ici. Je n’aime pas cet endroit. Il y a beaucoup de bagarres, des cris toute la nuit, des cafards, des souris. On n’a pas de machine à laver, pas de four. Et les visites sont interdites.

 

Avez-vous des copains parmi les autres enfants de l’hôtel ?

Marcos : Pas vraiment, on joue juste avec eux mais ils font du chantage et parlent mal. De toute façon, notre mère ne veut pas qu’on joue dehors. C’est mieux chez nous : dehors ils ne rénovent rien, il n’y a pas de toboggan ni de terrain de foot…

Oskar : Tu es fou, moi je m’ennuie à la maison ! J’aimerais bien aller dehors mais j’ai peur. Comme on est au rez-de-chaussée, les voisins lancent devant nos fenêtres du lait, des chaussures, et même des rats !

 

Que faites-vous la journée dans la chambre ?

Marcos : On joue à des jeux de société, on regarde des vidéos.

Oskar : Mais à chaque fois qu’on commence un jeu, notre mère nous demande de nous calmer car on fait trop de bruit.

 

Arrivez-vous à faire vos devoirs ?

Marcos : C’est difficile, on est toujours dérangés. On m’a inscrit à l’école en « devoirs faits » : deux jours par semaine, je reste à l’école plus tard pour faire mes devoirs. L’an prochain, je rentre en 6ème, j’ai de bons résultats, surtout en maths et en sport.

 

A l’école, les autres enfants savent-ils où vous habitez ?

Marcos : Je ne dis pas où j’habite, j’ai honte. Je dis que je suis à côté du centre commercial. Tous mes copains ont des appartements. J’ai déjà été invité, mais mes parents n’ont pas voulu que j’y aille. Les Restos du cœur sont à côté de l’école. Une fois, j’ai reconnu la mère d’un ami sur le chemin et depuis, je ne veux plus y mettre les pieds, je ne veux pas que ma mère passe avec son caddie à côté de l’école. J’ai trop honte.

 

Qu’aimeriez-vous faire plus tard ?

Marcos : Devenir médecin. J’ai du diabète, j’aimerais soigner les gens.
 


MANIFESTE 

L’hébergement à l’hôtel utilisé depuis plus de quinze ans pour accueillir les familles qui appellent le 115 est arrivé à saturation. Avec plus de 42 000 personnes hébergées chaque jour à l’hôtel en Ile-de-France, dont la moitié d’enfants, les capacités hôtelières ne permettent plus d’absorber le flux de nouveaux demandeurs.
 

90 % des familles hébergées sous le seuil de pauvrete
 

En 2014, l’étude ENFAMS (Enfants et Familles sans logement en Ile-de-France) menée par l’Observatoire du Samusocial de Paris a montré que plus de 90% des familles hébergées se trouvaient sous le seuil de pauvreté, pour certaines sans aucun revenu de subsistance, avec près de 8 familles sur 10 et 2 enfants sur 3 en insécurité alimentaire : une situation indigne d’un pays développé tel que la France.

Malgré les objectifs de réduction des nuitées hôtelières définis par le précédent gouvernement, le nombre de nuitées a continué d’augmenter faute de solutions alternatives suffisantes, et la durée des séjours va croissant.
 

L’HOTEL : UNE SOLUTION DE MISE A L’ABRI ARRIVEE A SATURATION

Permettre à toutes les familles d’être hébergées est une priorité. Or actuellement, chaque soir, du fait de la saturation de l’hébergement hôtelier, le Samusocial de Paris est contraint de laisser plus de 1000 personnes en famille sans solution. Des familles qui dorment dehors ou sont contraintes de trouver des solutions de fortune.

Si l’ouverture de places hivernales à partir de début novembre permettra à certaines de trouver un refuge provisoire, c’est à des solutions durables qu’il convient en urgence de penser. Pour ce faire, l’hôtel doit redevenir une solution transitoire.

 

UNE ATTENTE TROP LONGUE DE SOLUTION ADAPTEE

Si l’arrivée à l’hôtel représente le plus souvent une issue à un épisode de grande précarité (nuits dans la rue, hébergement de fortune ou chez un tiers[1]…), il demeure inadapté sur le long terme à la vie en famille et au développement des enfants.

Pourtant, du fait des difficultés d’accès au logement, particulièrement en Ile-de-France, et de délais administratifs trop longs pour l’accès aux droits, les enfants et leur famille séjournent généralement à l’hôtel plusieurs années.

Près d’une famille sur deux est présente depuis plus de 2 ans à l’hôtel en Ile-de-France
 

1. Désengorger les dispositifs d’hébergement d’urgence est un impératif pour pouvoir répondre aux besoins des familles sans-abri dès le 1er signalement.

 

ENGAGER UN PROGRAMME D'ACCÈS AU LOGEMENT POUR LES FAMILLES

L’hébergement hôtelier doit redevenir une solution d’urgence, transitoire, permettant une évaluation des besoins des familles et une orientation vers des solutions adaptées. Le logement d’abord, qui permet un accès direct au logement sans passage par les paliers des dispositifs d’urgence, doit être actionné en priorité pour les familles les plus autonomes. Pour les autres, une limitation de la durée d’hébergement à l’hôtel doit être établie, au-delà de laquelle les familles doivent pouvoir exercer un droit au logement pérenne.
 

2. Dès maintenant, il est urgent de permettre aux 2500 enfants qui vivent à l’hôtel depuis plus de 5 ans d’accéder avec leurs parents à un logement.

3. Un plan d’accès au logement doit être mis en oeuvre s’appuyant sur la mobilité, fonction des disponibilités de logement et des besoins d’emploi en régions.

4. Le traitement des demandes de régularisation doit être accéléré pour les familles non expulsables. 

 

AGIR ENSEMBLE POUR L’AVENIR DES ENFANTS

Adapter l’hébergement aux familles

Exiguïté des chambres où s’entasse tout ce qui reste d’une vie, interdiction de décorer l’espace, absence d’espace d’intimité pour les enfants comme pour les parents, quasi impossibilité de recevoir des visites, difficultés pour préparer les repas - le matériel de cuisine étant souvent interdit dans les chambres pour des raisons de sécurité - : autant de difficultés pour s’approprier un lieu, l’habiter véritablement et y construire une stabilité.

Même si les enfants y passent le plus clair de leur temps, la chambre ne fait pas office de domicile, d’autant que ces espaces non prévus pour l’habitat se trouvent parfois situés dans des zones qui rendent le quotidien difficile (zones commerciales, nœuds routiers, etc.).

Si le Samusocial de Paris a engagé des réformes importantes pour accroître la qualité des hébergements en favorisant l’implantation dans les établissements d’un espace de vie collective, d’une buanderie et d’une cuisine, les moyens manquent pour adapter massivement l’hébergement hôtelier, d’autres formes d’hébergement doivent être développées.
 

5. Un programme ambitieux doit permettre de créer une offre d’hébergement adaptée aux familles, notamment en appartements partagés, mieux adaptés à la vie quotidienne des enfants.
 

Être vigilant à la santé mentale des enfants

Pour un enfant, l’expérience de la rue est forcément traumatisante. Au moment de l’enquête ENFAMS de 2014, une famille sans-logement sur cinq passait une ou quelques nuits dans l’espace public ou dans un endroit non prévu pour l’habitation, une proportion qui a aujourd’hui probablement cru du fait de la saturation du dispositif et de l’attente des familles avant d’accéder à un hébergement.

Pour beaucoup d’enfants, l’expérience de l’absence de domicile entraîne une sortie brutale du monde de l’enfance. Ruptures résidentielles, ruptures familiales, ruptures du fait de la migration, nombreux changements de localisations lors des premiers hébergements à l’hôtel, impliquant de s’habituer en permanence à un nouveau lieu et un nouveau quartier provoquent une instabilité qui nuit à la construction psychologique des enfants, dont les repères deviennent d’autant plus flous que leurs parents eux-mêmes se trouvent désorientés par l’expérience de la rue.

Une récente enquête qualitative menée par l’Observatoire du Samusocial de Paris note également que « l’importance des démarches administratives au quotidien a un fort impact psychologique sur les adolescents, dans un contexte d’inversion des rôles familiaux : ce sont les adolescents qui s’occupent de leurs parents […]. Cette inversion des rôles empêche les enfants de mettre à distance les difficultés de la famille, et provoque un impact sur la santé psychologique ».

A ces difficultés, vient souvent s’ajouter la crainte que les camarades de classe apprennent les conditions de vie dans laquelle ils se trouvent, provoquant une source de stress permanente, mais également l’impossibilité de se construire une intimité, notamment à mesure que les enfants grandissent. « Contraints de faire avec, certains adolescents, finissent par s’y habituer au point de ne plus envisager de dormir seuls dans une pièce, voire de ne pas dormir dans le lit de leur mère », observe-t-on dans cette étude.
 

6. Favoriser le repérage et la prise en charge des difficultés psychologiques : avant 3 ans, par la création de lieux d’accueil enfants / parents en présence d’un animateur et d’un psychologue, et à l’école par les psychologues affectés en établissement scolaire en organisant les relais de prise en charge par les maisons des adolescents et des lieux sur le modèle des CAPP du territoire parisien.

7. Permettre aux enfants de rompre avec le contexte hôtelier : l’accès aux activités périscolaires, sportives et culturelles, à des séjours de vacances doit être favorisé, en lien par exemple avec les maisons de quartier

 

Construire l’avenir des enfants

L’école tient la plupart du temps pour les familles un rôle repère dans une vie faite d’instabilités. La réussite scolaire, concentre les espoirs en un avenir meilleur des parents et l’investissement dans le travail scolaire, pour de nombreux enfants, est une des seules activités à leur portée. L’école est également le lieu où se développe des amitiés, et où les enfants se retrouvent à l’égal des autres jeunes de leur âge.

Toutefois, pour les enfants hébergés en centre ou à l’hôtel, se concentrer pour faire ses devoirs se révèle difficile dans un espace où vit toute toute la famille. S’ajoute en outre pour certains une durée importante de trajets entre l’école et le lieu d’hébergement,.

« C’est trop petit, vous voyez on n’arrive pas à faire nos devoirs, on n’arrive pas à se reposer, on n’arrive pas à se mettre… moi franchement, moi je suis en 3ème, je dois passer le brevet, je n’arrive pas à me concentrer sur mes cours pour pouvoir réviser, j’arrive pas ». M. 14 ans

A ces difficultés matérielles, vient parfois s’ajouter le refus de certaines communes de scolariser les enfants.
 

13% des enfants vivant en hôtel social sont ainsi non scolarisés.
 

S’il est vrai que la transformation d’hôtels en lieux d’hébergement entraîne parfois une arrivée brutale de nombreux enfants qui déstabilise les communes, la scolarisation des enfants n’en demeure pas moins une obligation légale et morale.
 

8. Définir, au niveau de la région (échelon le plus adapté pour permettre à l’ensemble des acteurs concernés (collectivités locales, Education nationale, Etat…) un plan de mobilisation visant la construction de parcours d’inclusion adaptés aux enfants sans domicile dans l’objectif de faciliter l’accès l’école, permettre l’accès à la cantine scolaire, de développer l’accès aux activités périscolaires mais aussi de soutenir les enseignants voire les communes pour intégrer ces enfants.
 

Compte tenu des difficultés matérielles inhérentes à l’hébergement d’urgence, travailler à la réduction des inégalités des chances s’impose d’autant plus que d’une manière générale, peu de soutien peut être apporté par la famille à l’apprentissage des enfants. Les enfants sans domicile doivent donc faire l’objet d’une attention particulière et pouvoir bénéficier de dispositifs équivalents à ceux déployés dans le cadre des politiques de la ville. La mobilisation citoyenne doit également être favorisée afin que soient proposées des activités de proximité (soutien scolaire, accompagnement d’activités, partage de conseils professionnels et de réseaux...) dans l’objectif de développer les apprentissages d’une manière globale et non uniquement centrés sur le soutien scolaire.
 

9. Mettre en place des appels à projets afin de favoriser le développement d’initiatives en faveurs des enfants sans domicile.

10. Etendre les dispositifs l’accès aux internats, notamment pour les adolescents.

11. Expérimenter le parrainage de particuliers et d’entreprises, pour développer l’étayage des enfants, favoriser la connaissance des métiers, éclairer les choix professionnels, faciliter la future insertion dans l’emploi. 

 

Soutenir la parentalité

Porter attention aux enfants ne saurait se faire sans soutenir leurs familles. L’accompagnement social doit être rapproché des lieux de vie des personnes. Il doit permettre un accompagnement de qualité, impliquant notamment de limiter le nombre de familles accompagnés par les travailleurs sociaux des plateformes d’accompagnement, et d’accroître  le nombre de techniciens de l’intervention sociale et familiale dans les hôtels, à la fois dans les équipes mobiles et dans les équipes présentes dans les centres d’hébergement ou hôtels.
 

12. Faire bénéficier chaque famille d’un accompagnement global adapté

13. Favoriser l’autonomie des familles ayant un parcours migratoire
 

Faute de dispositifs adaptés pour leur accueil, de nombreuses familles arrivant sur le territoire se retrouvent contraintes de faire appel à l’hébergement d’urgence en attendant l’étude de leur demande de régularisation administrative. Cette période doit être mis à profit pour leur permettre d’apprendre la langue française, leur donner des repères, et leur permettre un accès à l’emploi : titres de séjour permettant de travailler le temps de l’étude de la demande de régularisation, et développement des gardes d’enfants en bas âge pour favoriser l’accès à l’emploi.
 

14.  En cas de besoin, des aides à la parentalité doivent pouvoir être actionnées

 

Porter une attention à la santé des enfants

La prévalence de l’insécurité alimentaire chez les enfants sans-logement est particulièrement préoccupante : 60,7% des enfants en situation d’insécurité alimentaire modérée et 8,5% en insécurité alimentaire sévère (Enquête ENFAMS 2014). L’accès aux cantines scolaires est à ce titre fondamental, de même que la délivrance de petits-déjeuners inscrit dans le cadre du plan pauvreté. Une mauvaise alimentation accroît les risques sanitaires.

15. Développer les actions de prévention santé, notamment sur la santé bucco-dentaire, l’accès aux lunettes et l’activité physique.

 

signer manifeste

 


Betty, 13 ans, vit dans un hôtel du 11ème arrondissement de Paris avec sa mère et sa petite sœur.

samusocial betty


Depuis combien de temps vis-tu dans cet l’hôtel ?

On est arrivées ici quand ma petite sœur est née, il y a deux ans. Avant, on était dans le 78. C’était horrible. Des personnes pénétraient dans la chambre la nuit, on changeait d’hôtel toutes les semaines. Je restais dans la même école mais je devais me lever de plus en plus tôt, à 5 heures du matin. J’arrivais souvent en retard à cause des problèmes de transport.

 

Où vas-tu à l’école aujourd’hui ?

Je suis en 5ème dans un collège du 13ème arrondissement. Je suis à l’internat avec trois autres enfants de l’hôtel. On a fait ce choix avec l’assistante sociale car c’était impossible de se concentrer dans la chambre d’hôtel. Je ne faisais pas mes devoirs. Maintenant, c’est plus facile de travailler.

 

Qu’aimerais-tu faire plus tard ?

Devenir hôtesse de l’air ou banquière, parce que j’aime les maths.

 



                        [1] près de la moitié des familles interrogées dans l’enquête ENFAMS était hébergée chez un ami ou de la famille avant de se retrouver en hôtel social.

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